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Les premières communautés qui s’établissent à Regina sont animées d’un optimisme profond, convaincues que les arts constituent une pierre angulaire de la vie civique. Des visionnaires comme le premier ministre Thomas Walter Scott mènent plusieurs des premiers grands projets culturels de la ville, dont la construction de l’imposant édifice de l’Assemblée législative de la capitale provinciale. Après la Seconde Guerre mondiale, l’appui du Saskatchewan Arts Board, alors dirigé par Norah McCullough, élargit l’accès du public aux arts visuels. Parallèlement, des artistes et des pédagogues comme Gerald McMaster et Sherry Farrell Racette remodèlent le récit culturel de Regina en plaçant au premier plan les perspectives et les expressions artistiques autochtones. Leur travail jette les bases d’une scène artistique inclusive et représentative.

 

Pitikwahanapiwiyin (Poundmaker)

Robert Harris, Indian Chief of the North West, Canada [Poundmaker] (Chef indien du Nord-Ouest, Canada [Poundmaker]), v.1886, huile sur toile, 87 x 61,6 cm, collection privée.

Le chef Cri des Plaines Pitikwahanapiwiyin (Poundmaker) (v.1842-1886), injustement arrêté et emprisonné pour son rôle dans la Résistance du Nord-Ouest, est aujourd’hui reconnu pour son travail de médiation et comme symbole de réconciliation, notamment dans le monde de l’art. Sa vie et sa résistance à l’injustice coloniale résonnent avec force dans les œuvres de plusieurs artistes et éducateurs autochtones, dont Carl Beam (1943-2005), Jane Ash Poitras (née en 1951) et Gerald McMaster (né en 1953).

 

Pitikwahanapiwiyin naît vers 1842 près de l’actuelle ville de Battleford, fils de Sikakwayan, un guérisseur assiniboine bien connu, et de Marie Belanger, une femme métisse d’ascendance crie et canadienne-française. Orateur accompli et dirigeant politique, il participe aux négociations du Traité no 6 en 1876, nourrissant de fortes réticences envers l’idée de confiner les peuples autochtones dans des réserves. Il signe néanmoins l’accord après que le gouvernement eut accepté sa demande d’y ajouter une « clause de famine », garantissant que des rations seraient fournies aux nations signataires en période de pénurie alimentaire. Après la signature du Traité no 6, Pitikwahanapiwiyin est nommé chef de sa propre réserve, située à environ soixante-cinq kilomètres à l’ouest de Battleford. Il continue de presser le gouvernement de respecter les promesses du traité tout en exhortant son peuple à demeurer pacifique. Comme l’explique Pitikwahanapiwiyin : « Notre seule ressource est notre travail, notre industrie, nos fermes »

 

En 1884, Pitikwahanapiwiyin joue un rôle déterminant pour désamorcer un différend entre des nations autochtones réunies sur sa réserve afin de discuter de la réduction des rations alimentaires imposée par le gouvernement et des actions de la Police à cheval du Nord-Ouest. Il prévient de nouveau un bain de sang l’année suivante, après que certains de ses guerriers aient été accusés de pillage lors d’un voyage à Battleford pour obtenir des rations. À leur retour, des troupes gouvernementales attaquent sa réserve, décidées à se venger. L’escarmouche qui s’ensuit — connue sous le nom de bataille de Cut Knife — fait huit morts parmi les soldats, les autres s’enfuyant dans le désordre. Alors que ses guerriers se préparent à poursuivre les troupes en déroute, Pitikwahanapiwiyin leur ordonne de se retirer. Malgré ses efforts de conciliation, Pitikwahanapiwiyin est arrêté  après la défaite de Louis Riel plus tard la même année et conduit à Regina, où il est emprisonné et accusé de trahison. Sa présence y est documentée dans plusieurs photographies prises par Oliver B. Buell (1844-1910).

 

Avant que la sentence ne soit prononcée, Pitikwahanapiwiyin plaide sa cause devant le tribunal : « Si j’avais souhaité la guerre, je ne serais pas ici en ce moment. Je serais dans la Prairie. Vous ne m’avez pas capturé. Je me suis rendu. [Si] vous m’avez, [c’est] parce que je voulais la justice. » Le juge ne tient aucun compte de ses paroles et condamne Pitikwahanapiwiyin à une peine de trois ans à la prison de Stony Mountain, au Manitoba. Il obtient une libération anticipée en 1886 en raison de son état de santé, mais, quatre mois plus tard, il meurt de la tuberculose qu’il a contractée en prison.

 

Oliver B. Buell, Group of nine taken in the square of the North-West Mounted Police Barracks, at Regina (Groupe de neuf personnes photographié sur la place de la caserne de la Police à cheval du Nord-Ouest, à Regina), 1885, positif, épreuve argentique sur papier, 10,8 x 19,7 cm, Bibliothèque et Archives Canada, Ottawa.

 

Pitikwahanapiwiyin est reconnu comme artisan de paix en 2019 lorsque le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, l’innocente et présente ses excuses à la Nation des Cris des Plaines pour l’injustice que constituent l’arrestation et l’emprisonnement de leur chef. En 2022, des objets confisqués au moment de son arrestation — notamment sa sacoche de selle et sa pipe, conservées dans la collection du Musée royal de l’Ontario — sont restitués à sa famille.

 

 

Thomas Walter Scott

L’initial premier ministre de la Saskatchewan, Thomas Walter Scott (1867-1938), est l’instigateur de la construction de l’édifice de l’Assemblée législative de la Saskatchewan, l’une des plus grandes réalisations architecturales de la province. Malgré l’opposition de responsables municipaux, qui insistent pour que le nouvel édifice soit construit au centre-ville, Scott choisit un emplacement plus vaste, légèrement surélevé, sur la rive sud  du lac Wascana, alors un pâturage non aménagé. Il est également responsable de l’embauche de l’architecte paysagiste montréalais Frederick Todd (1876-1948), ancien apprenti de Frederick Law Olmsted (1822-1903), pour amorcer l’aménagement du site en parc public  — un espace vert de 930 hectares, aujourd’hui l’un des plus vastes en Amérique du Nord.

 

Walter Scott dans sa jeunesse, v.1900, photographie non attribuée, Archives provinciales de la Saskatchewan, Regina.
Pose de la première pierre du bâtiment législatif de la Saskatchewan, Regina, 4 octobre 1909, photographie d’Edgar C. Rossie, Archives de la Ville de Regina.

Scott lance le concours international qui sélectionne la firme montréalaise d’Edward Maxwell (1867-1923) et de W.S. Maxwell (1874-1952) comme architectes de l’édifice. Puis, alors que la construction est encore en cours, il choisit d’en retarder l’achèvement et d’augmenter le budget afin que le parement extérieur en brique rouge prévu puisse être remplacé par du calcaire Tyndall du Manitoba, procurant à l’ensemble une apparence plus digne. Scott veille également à ce que l’intérieur soit réalisé avec des matériaux et un mobilier de grande qualité. Achevé en 1912, l’édifice est largement reconnu comme l’un des meilleurs exemples du style Beaux-Arts au Canada.

 

Scott naît dans le canton de London, dans le sud-ouest de l’Ontario, et passe un an au Manitoba avant de s’installer à Regina en 1886. Il y devient propriétaire et rédacteur en chef du Regina Standard, du Moose Jaw Times et du Leader, trois journaux principalement axés sur l’actualité locale. Se lançant ensuite en politique fédérale, il est élu pour représenter la circonscription d’Assiniboia-Ouest en 1900, puis de nouveau en 1904. En 1905, le premier ministre Wilfrid Laurier le nomme premier ministre de la nouvelle province de la Saskatchewan.

 

La vision que Scott a pour la capitale provinciale de la Saskatchewan le pousse à mettre son influence au service de la création d’un espace pour une bibliothèque publique dans le nouvel hôtel de ville  de Regina. Déplacée dans son propre bâtiment quelques années plus tard, elle devient l’une des bibliothèques les plus prospères au Canada grâce à la diversité de ses collections et de sa programmation. En 1910, Scott jette les bases de la collection d’art de l’Assemblée législative lorsqu’il accepte la proposition de l’artiste Edmund Montague Morris (1871-1913) de réaliser des croquis au pastel de quinze leaders autochtones de premier plan pour les exposer dans le bâtiment. Cette acquisition constitue la première collection d’art publique de Regina. Elle compte aujourd’hui plus de deux cents œuvres, notamment des portraits des premiers ministres de la Saskatchewan et d’autres responsables du gouvernement.

 

L’édifice du Parlement devant le mémorial Walter Scott à Regina, 24 octobre 2014, photographie de Heywood Yu.

 

Profondément optimiste quant à l’avenir de la Saskatchewan, Scott croit que la population de la province atteindra un jour « des dizaines de millions ». Il imagine le fier dôme de l’édifice de l’Assemblée législative de la Saskatchewan — son accomplissement le plus durable — s’élever au-dessus d’une province prospère du futur. Après avoir remporté trois élections majoritaires consécutives, Scott démissionne de son poste de premier ministre en 1916 et passe le reste de sa vie loin de la scène publique. Un monument en son honneur est dévoilé dans le parc Wascana en 2012 afin de souligner le centenaire de l’édifice de l’Assemblée législative, son projet de prédilection et son legs le plus marquant.

 

 

Francis et Annie Darke

Francis (1863-1940) et Annie (1869-1964) Darke comptent parmi les tout premiers philanthropes de Regina. Leur contribution à l’essor de la scène artistique de la ville comprend des collectes de fonds — notamment leur don pour la construction de Regina College, une institution essentielle aux débuts de l’enseignement artistique dans les Prairies — ainsi que leur engagement envers le développement social et culturel de la ville, en particulier pour nourrir les aspirations créatrices des premières artistes de Regina.

 

Les Darke arrivent à Regina en provenance de l’Île-du-Prince-Édouard en 1891. Après avoir d’abord établi une entreprise d’élevage, Francis Darke siège au conseil municipal en 1895 et, trois ans plus tard, est élu à la tête de la ville à l’âge de trente-cinq ans, devenant ainsi le plus jeune maire de l’histoire de la ville. À titre de conseiller  puis de maire, Darke appuie les efforts du Local Council of Women pour construire le premier hôpital de la ville.

 

Augustus Kenderdine, Portrait of Francis Nicholson Darke (Portrait de Francis Nicholson Darke), 1938, huile sur toile, 76,8 x 63,5 cm, MacKenzie Art Gallery, Regina.
Annie Darke, Untitled (Qu’Appelle Valley) (Sans titre [vallée Qu’Appelle]), 1940, huile sur toile, 33,3 x 45,1 cm, collection de la famille Darke.

 

Artiste  accomplie et figure marquante parmi les femmes de son époque, Annie Darke s’engage tout au long de sa vie dans des causes qui favorisent la formation et la visibilité des artistes de la région réginoise. Elle contribue à plusieurs organisations artistiques de la ville — notamment le Women’s Educational Club, la Women’s Art Association of Saskatchewan, la Regina Federation of Artists et la Regina Arts and Crafts Society — et accueille fréquemment chez elle les réunions de ces groupes. À ces occasions, les membres peuvent admirer la collection d’art des Darke, l’une des rares de la ville, comprenant notamment des paysages des artistes britanniques du dix-neuvième siècle Alfred de Breanski (1852-1928) et Alfred Henry Vickers (1834-1919).

 

Une série de transactions immobilières lucratives, dont plusieurs avec le Canadien Pacifique, permet à Francis Darke de se retirer de son entreprise d’élevage en 1906. Dans les années qui suivent, il se consacre à de nombreuses causes philanthropiques. Sa contribution la plus durable demeure son soutien au Regina College, auquel il verse 85 000 $ de ses fonds personnels et pour lequel il recueille 40 000 $ supplémentaires provenant d’autres sources.

 

Darke Hall en construction, Regina, 1928, photographie de Capitol Studio, Regina, Archives de l’Université de Regina.

 

À la fin des années 1920, il finance la construction du F.N. Darke Building for Music and Art (aujourd’hui connu sous le nom de Darke Hall) adjacent au collège. Inaugurée en 1929 et dotée d’un orgue Casavant à trois claviers ainsi que d’un piano à queue de concert de taille standard, la salle de neuf cents places devient le principal lieu de la ville pour les événements théâtraux et musicaux, notamment les productions de la Lyric Light Opera Society, de la Regina Operatic Society et du Women’s Musical Club. Elle sert également de résidence à l’Orchestre symphonique de Regina pendant plus de quarante ans. Darke Hall expose par ailleurs la collection d’art du Women’s Educational Club avant son transfert à la Norman MacKenzie Art Gallery.

 

 

John R.C. Honeyman

John R.C. Honeyman (1864-1938) est le premier bibliothécaire de la Regina Public Library (RPL), un poste qu’il occupe pendant près de trois décennies, de 1908 jusqu’à sa retraite en 1936. Durant cette période de profonds changements sociaux, culturels et démographiques à Regina, Honeyman demeure attentif aux besoins de la ville, guidant avec doigté le développement des collections de la bibliothèque, qui comprennent un vaste éventail de ressources liées à l’art. Ce faisant, il jette les bases de l’une des bibliothèques les plus innovantes au pays, notamment en faisant de la RPL l’un des premiers lieux publics de la ville où l’on peut voir des œuvres d’art.

 

John R.C. Honeyman, bibliothécaire en chef de la bibliothèque publique de Regina de 1908 à 1936, v.1920, photographie non attribuée. 
Edgar C. Rossie, Blockage on CPR main line in Regina following cyclone (Blocage sur la ligne principale du Canadien Pacifique à Regina à la suite d’un cyclone), 1912, épreuve et négatif, 19 x 24,5 cm, Archives provinciales de la Saskatchewan, Regina.

Le conseil de la bibliothèque publique de Regina choisit à l’unanimité Honeyman pour occuper le poste de premier bibliothécaire de la ville. Ses premières années sont consacrées à développer la collection en fonction des intérêts de la population réginoise. Il se retrouve bientôt chargé d’organiser le transfert des collections vers un nouvel emplacement permanent, un édifice financé par Carnegie et situé sur la rue Lorne, en face du parc Victoria. Peu après ce déménagement, la bibliothèque est gravement endommagée par la tornade qui traverse la ville le 30 juin 1912. Honeyman, qui assiste alors à une réunion de l’American Library Association à Ottawa, revient immédiatement pour superviser les réparations du bâtiment. Celles-ci sont achevées à temps pour que la bibliothèque rouvre ses portes au public en septembre. Pour souligner l’événement, Honeyman achète plusieurs agrandissements de photographies prises par Edgar C. Rossie (1875-1942) montrant les conséquences de la tornade, qu’il expose dans la salle de lecture principale.

 

Au cours de ses trente années de mandat, Honeyman a constitué une collection de plus de 300 000 livres dans différentes langues afin de répondre aux besoins de la population immigrante en pleine croissance. Il met également sur pied trois succursales : Albert Street et Eastern en 1913, puis Connaught en 1930. Homme aux intérêts variés, il encourage les groupes scientifiques, littéraires et éducatifs à tenir leurs réunions à la RPL et introduit la pratique d’exposer des œuvres provenant de la collection du comité des beaux-arts et des arts appliqués du Local Council of Women.

 

John R.C. Honeyman, bibliothécaire en chef, dans la salle de référence de la bibliothèque publique de Regina à l’hôtel de ville, v.1910, photographie non attribuée, Archives de la Ville de Regina.

 

Honeyman s’intéresse également de près à la photographie. À l’exposition locale de 1911, ses clichés remportent des prix dans trois des quatre catégories du concours amateur : intérieurs, paysages et portraits. Pendant un certain temps, il est président du Regina Camera Club, ouvrant les portes de la bibliothèque publique aux réunions du groupe. En 1912, il contribue à l’organisation d’une exposition d’œuvres de photographes amateurs de la région lors de l’assemblée annuelle de la Regina Society for the Advancement of Art, Literature and Science.

 

 

Norman MacKenzie

Norman MacKenzie (1869-1936) est un avocat en vue qui, dès son arrivée de Toronto en 1891, devient une figure active de la communauté réginoise. Reconnu surtout comme collectionneur et mécène, ainsi que comme administrateur du Musée des beaux-arts du Canada — poste qu’il occupe de 1925 jusqu’à sa mort en 1936 — MacKenzie jette les bases de la première galerie d’art publique de Regina, la Norman MacKenzie Art Gallery (aujourd’hui la MacKenzie Art Gallery), et contribue à façonner l’identité culturelle naissante de la ville grâce à sa vision d’un accès public aux arts.

 

Augustus Kenderdine, Portrait of Norman MacKenzie, K.C. (Portrait de Norman MacKenzie, K.C.), s.d., huile sur toile, 61 x 50,5 cm, MacKenzie Art Gallery, Regina.
François Musin, Marine Scene (Scène marine), s.d., huile sur toile, 117,2 x 178,8 cm, MacKenzie Art Gallery, Regina.

 

Sans formation officielle en histoire de l’art, MacKenzie commence à collectionner en 1900. La majeure partie de sa collection naissante est endommagée ou détruite lors de la tornade qui frappe Regina en 1912. La seule œuvre à survivre est une scène marine du peintre belge François Étienne Musin (1820-1888). Sans se décourager, il poursuit ses acquisitions et finit par constituer ce qui est largement considéré comme l’une des meilleures collections de l’Ouest canadien.

 

Contrairement à de nombreux collectionneurs de son époque, MacKenzie cherche activement des œuvres de qualité provenant de diverses cultures et périodes. Lors de ses fréquents voyages à l’étranger, il acquiert des œuvres de maîtres anciens, des peintures et sculptures du dix-neuvième siècle, ainsi que des objets d’Asie et du Moyen-Orient. Il collectionne également avec enthousiasme les œuvres d’artistes canadiens, notamment des peintres de Regina tels que James Henderson (1871-1951), Augustus Kenderdine (1870-1947) et Inglis Sheldon-Williams (1870-1940). MacKenzie entretient une relation particulièrement étroite avec Sheldon-Williams, dont il acquiert plusieurs œuvres, dont After the Storm (Après la tempête), 1914, The Binder Team (L’équipe des moissons), 1915, et The Blizzard (La tempête de neige), 1916.

 

Artiste italien inconnu, The Martyrdom of Saint Sebastian (after Titian), (Le martyre de saint Sébastien [d’après Titien]), v.1600-1700, huile sur toile, 180,3 x 110,5 cm, MacKenzie Art Gallery, Regina.
Statue d’Annapoorna (Bénarès, Inde), dix-huitième siècle, pierre, 17,3 × 9,9 × 4,9 cm, restituée au Gouvernement de l’Inde en 2021.

Ces dernières années, les pratiques de collectionnement exhaustives de MacKenzie ont fait l’objet d’un examen attentif. Sa confiance envers le marchand d’art et restaurateur britannique J. Purves Carter a un temps terni sa réputation, puisque bon nombre des œuvres que Carter l’avait incité à acquérir — en particulier des pièces de la Renaissance italienne — ont depuis été réattribuées à des artistes de moindre renommée ou se sont avérées être des copies. Parmi celles-ci figurait l’une des pièces maîtresses de MacKenzie, Le Martyre de saint Sébastien, qu’il croyait de la main de Titien (v.1488-1576), mais qui s’est avérée être une copie produite plusieurs décennies après la mort du peintre. Sur l’avis du personnel de la Galerie nationale du Canada (aujourd’hui le Musée des beaux-arts du Canada), MacKenzie finit par rompre ses liens avec Carter. En 2020 — en partie grâce aux recherches de l’artiste établie à Winnipeg Divya Mehra (née en 1981) — une sculpture en pierre du dix-huitième siècle représentant la divinité hindoue Annapoorna, que MacKenzie avait acquise en 1913 après qu’elle eut été volée à sa demande dans un lieu de culte, a été rapatriée dans son pays d’origine, l’Inde.

 

L’intention de MacKenzie, dès le départ, est de faire don de sa collection à l’Université de la Saskatchewan afin qu’elle serve d’outil pédagogique. Convaincu que le public doit avoir accès à ces œuvres, il les prête fréquemment à des expositions locales. En avril 1925, il invite le public à venir découvrir sa collection dans sa résidence de l’avenue Victoria, qui comprend alors bon nombre des œuvres qu’il offrira plus tard à l’Université de la Saskatchewan au profit du Regina College. MacKenzie conseille également d’autres collectionneurs de la province dans la gestion de leurs collections, notamment Walter C. Murray à l’Université de la Saskatchewan.

 

À sa mort en 1936, MacKenzie lègue une grande partie de sa collection d’art ainsi qu’un fonds de dotation à l’Université de la Saskatchewan, destinés au Regina College, incluant un musée d’art qui ouvre finalement ses portes en 1953 après une longue attente. La clairvoyance de MacKenzie, sa générosité et sa conviction de la valeur civique de l’art jouent un rôle déterminant dans la création de l’infrastructure et de l’esprit qui permettent à Regina de devenir un véritable centre artistique dans les Prairies.

 

 

Ethel Barr

Ethel Barr chez elle, au 2102 Scarth Street, Regina, v.1950, photographie non attribuée.
Ethel Barr, The Sioux, Qu’Appelle Valley (Sioux Crossing, vallée Qu’Appelle), s.d., huile sur toile, 39,2 x 49,3 cm, Dunlop Art Gallery, Regina.

De nombreuses femmes contribuent au développement des arts à Regina durant la première moitié du vingtième siècle, mais peu se montrent aussi dynamiques qu’Ethel Barr (1882-1963). Défenseure des artistes de la région, Barr joue un rôle clé dans l’intégration des arts visuels à la vie civique à une époque où Regina ne dispose pas encore d’un cadre institutionnel pour la présentation publique de l’art. À cette fin, elle est l’une des forces motrices derrière plusieurs des premières organisations culturelles de la ville, notamment le comité des beaux-arts et des arts appliqués  du Local Council of Women (LCW), le Regina Women’s Musical Club et le Regina Sketch Club. Durant les dernières années de sa vie, Barr devient membre fondatrice de la section de Regina de la Fédération des artistes canadiens et la première — et unique — présidente de la Regina Art Centre Association (1944-1953), une alliance de clubs d’art militant pour la création d’un centre et d’une galerie d’art à Regina. À ce titre, en 1953, elle négocie avec succès le transfert de la collection de peintures du LCW au Norman MacKenzie Art Gallery (aujourd’hui le MacKenzie Art Gallery).

 

Parallèlement à son travail auprès de divers comités et organisations, Barr est une peintre talentueuse et présente régulièrement ses œuvres dans les expositions locales, notamment celles organisées par le comité des beaux-arts et arts appliqués et par la Women’s Art Association of Saskatchewan. Son sujet de prédilection est le paysage de la Saskatchewan, en particulier les environs de sa résidence d’été surplombant le lac Echo, dans la vallée Qu’Appelle. Barr partage sa passion pour la peinture avec son mari et, dans leurs dernières années, ils construisent un atelier hexagonal dans la vallée Qu’Appelle, où ils peignent tous deux.

 

Barr est à la fois une figure de proue et une véritable originale. Elle est la première artiste de la province à utiliser des pigments d’argile locaux pour fabriquer une peinture à base d’huile de pavot, que lui prépare un chimiste du gouvernement provincial. Barr participe au premier cours d’été à Murray Point  en 1936, puis de nouveau l’année suivante, où elle fait découvrir sa peinture à l’huile de pavot aux autres. Lors de la session de 1938, elle étonne mentors et camarades en dessinant depuis une embarcation afin d’avoir une vue dégagée des reflets sur la rive.

 

Ethel Barr, Sioux Crossing After Sunset (Sioux Crossing après le coucher du soleil), s.d., huile sur carton, 22,8 x 30,5 cm, MacKenzie Art Gallery, Regina.

 

Femme aux multiples passions, Barr se consacre aussi à la préservation de l’histoire de Regina. Elle siège au conseil exécutif de la Saskatchewan Historical Society, fondée en 1936 dans le but de préserver et rendre accessible le patrimoine documentaire de la province. À titre d’archiviste du LCW, elle dirige les efforts du groupe pour rassembler des documents historiques. Elle demeure une alliée active du milieu des arts réginois jusqu’au début des années 1960.

 

 

Marjorie Dunlop

Marjorie Dunlop en toge de graduation, v.1935, photographie de Robert L. Simpson Co., archives de la Ville de Regina, Regina.

Marjorie Dunlop (1911-2004) est largement reconnue pour avoir élaboré « le plan conceptuel » de la bibliothèque publique de Regina (BPR), aujourd’hui considérée comme l’une des bibliothèques les plus progressistes et les plus fréquentées en Amérique du Nord. Dunlop est convaincue qu’une bibliothèque moderne doit offrir des services allant bien au-delà du prêt de livres. Sous sa direction, la BPR met sur pied une collection de films et d’enregistrements, une collection d’art permanente, ainsi que l’un des premiers espaces d’exposition publics dans l’Ouest canadien. Grâce à ces initiatives, la bibliothèque est en mesure d’accueillir de nombreuses expositions itinérantes présentées à Regina jusqu’à ce que la nouvelle Norman MacKenzie Art Gallery, inaugurée en 1953, prenne le relais.

 

Nommée bibliothécaire en chef en 1948, Dunlop suit l’exemple de son prédécesseur, Charles Deane Kent, en élargissant le mandat de la bibliothèque. Dès 1946, la BPR peut obtenir une grande partie des expositions qu’elle présente grâce au Western Canada Art Circuit, un programme élaboré par quinze galeries d’art situées dans les grandes villes de l’Ouest canadien, qui leur permet de mettre en commun leurs ressources et d’emprunter des expositions provenant de l’Est du Canada et des États-Unis. Le Saskatchewan Arts Board (SAB) (aujourd’hui SK Arts) constitue une autre source importante pour les expositions de la bibliothèque. Parmi les expositions marquantes présentées à Regina au début du mandat de Dunlop figurent une présentation de sculptures de l’artiste américaine Cleo Hartwig (1907-1988) en 1950, une exposition d’affiches suisses en 1953, ainsi qu’une exposition de peintures d’artistes de l’Ouganda en 1954.

 

Dunlop commence à faire pression pour la construction d’un nouvel édifice principal pour la bibliothèque dès le début de son mandat. Elle estime que le bâtiment d’origine, financé par Carnegie, ne suffit plus à répondre aux besoins d’une ville en pleine croissance et constate qu’elle manque d’espace pour élargir les services de la bibliothèque. Elle atteint son objectif en 1960, lorsque la population réginoise approuve un règlement visant à financer un nouvel édifice moderniste conçu par Kiyoshi Izumi (1921-1996), membre éminent de la firme Izumi Arnott and Sugiyama et premier architecte canadienne japonaise professionnel au pays.

 

Marjorie Dunlop, bibliothécaire en chef de la bibliothèque publique de Regina, et Kiyoshi Izumi, architecte, récupérant la pierre angulaire de l’ancienne bibliothèque Carnegie en vue de la construction de la nouvelle bibliothèque, Regina, 16 mai 1961, photographie non attribuée, Archives de la Ville de Regina.

 

Le nouvel édifice ouvre ses portes en 1962. Première bibliothèque en Saskatchewan conçue pour abriter une galerie d’art spécialement aménagée, il devient aussi l’un des deux lieux consacrés aux arts dans la ville. La Ville de Regina souligne l’apport de Dunlop au développement des arts en donnant son nom à la galerie au moment de sa retraite, en 1972, qui devient ainsi la Dunlop Art Gallery. En 1999, le SAB lui décerne le Lifetime Award for Excellence in the Arts.

 

 

Gordon Snelgrove

Gordon Snelgrove et Eli Bornstein, v.1950-1951, photographie non attribuée.

Pendant de nombreuses années, Gordon Snelgrove (1898-1966) est le seul historien de l’art professionnel en activité dans l’Ouest canadien. Premier Canadien à obtenir un doctorat en histoire de l’art, il commence à enseigner la discipline en 1936 et consacre près de trois décennies à la formation en histoire de l’art à l’Université de la Saskatchewan, tant à Regina qu’à Saskatoon, ainsi qu’à l’école d’été de Murray Point au lac Emma. Professeur puis directeur du département d’art et d’histoire de l’art de l’université, Snelgrove joue un rôle déterminant dans l’élaboration du programme d’études, intégrant l’histoire de l’art à la pratique en atelier — une approche qui contribuera à définir le modèle de l’université en matière d’enseignement artistique. Son influence se reflète dans la génération d’artistes, de commissaires et de pédagogues de la Saskatchewan — notamment Eli Bornstein (né en 1922), Dorothy Martin (1909-1984), Wynona Mulcaster (1915-2016) et Ruth Pawson (1908-1994) — qui façonneront à leur tour les institutions culturelles de la province.

 

Après un parcours peu conventionnel pour quelqu’un ayant grandi dans une petite ville de la Saskatchewan, Snelgrove obtient en 1919 un certificat professionnel d’enseignant de première classe à l’école normale de Regina, puis un baccalauréat ès arts en anglais et en histoire à l’Université de la Saskatchewan en 1923. Il enseigne ensuite l’art, l’histoire et la littérature pendant plusieurs années au Moose Jaw Collegiate et au Moose Jaw Junior College. En 1926, tout en conservant son poste d’enseignant, il s’inscrit à un cours d’été en art et en design à l’Université Columbia, à New York. L’année suivante, il reçoit bourse commémorative de guerre de la Saskatchewan pour étudier la peinture et l’histoire de l’art à l’Académie de la Grande Chaumière et à la Sorbonne, à Paris. De retour en Amérique du Nord, Snelgrove poursuit ses études à l’Université de Chicago, où il obtient en 1933 une maîtrise en histoire de l’art.

 

En 1934, grâce à l’appui de la Galerie nationale du Canada (aujourd’hui le Musée des beaux-arts du Canada), Snelgrove obtient une bourse Carnegie pour étudier à l’Institut Courtauld de l’Université de Londres, où il termine en 1936 un doctorat en histoire de l’art sous la direction du professeur W.G. Constable. Alors qu’il termine ses examens, Snelgrove est engagé comme professeur d’histoire de l’art au campus de Regina de l’Université de la Saskatchewan, sous la supervision du nouveau directeur du département d’art, Augustus Kenderdine. Ses responsabilités comprennent l’enseignement de l’appréciation et de l’histoire de l’art à l’école d’été de Murray Point. Il poursuit son enseignement au campus de Regina jusqu’en 1939, année où il est nommé à la tête du département d’art du campus de Saskatoon.

 

Gordon Snelgrove enseignant à l’Université de la Saskatchewan, v.1950-1960, photographie non attribuée, Archives et collections spéciales de l’Université de la Saskatchewan, Saskatoon.

 

Snelgrove prend sa retraite de l’enseignement en 1962 et meurt quatre ans plus tard. À la suite de son décès, l’Université de la Saskatchewan rend hommage à sa contribution au développement des arts dans la province en ouvrant la Gordon Snelgrove Gallery, un espace d’enseignement et de diffusion dont la programmation est principalement consacrée aux œuvres des étudiantes, notamment les expositions de fin d’études des programmes de baccalauréat et de maîtrise en beaux-arts.

 

 

Norah McCullough

Embauchée en 1947 comme secrétaire exécutive du Saskatchewan Arts Board  (SAB), le premier organisme artistique de ce type en Amérique du Nord, Norah McCullough (1903-1993) affirme dans une entrevue que son objectif est « d’enrichir la vie des gens du pays en leur offrant de la bonne littérature, du théâtre, de la musique et des œuvres d’art ». S’inscrivant dans la vision social-démocrate du gouvernement de la Co-operative Commonwealth Federation, McCullough est profondément convaincue que l’art peut constituer un outil éducatif au service du changement social. Sous sa direction, le SAB devient l’organisme artistique le plus influent de la province.

 

McCullough travaille sans relâche pour le SAB, parcourant la province — y compris les régions rurales les plus isolées, souvent en plein hiver — afin de promouvoir une programmation artistique composée d’expositions, de concerts, de productions théâtrales, de conférences, de festivals et d’ateliers. En 1950, elle met sur pied un programme d’acquisition d’œuvres réalisées par des artistes de la Saskatchewan, incluant des objets d’artisanat et d’art populaire, un domaine qui lui tient particulièrement à cœur. Quatre ans plus tard, sous sa direction, le SAB fait l’acquisition de la Craft House à Fort Qu’Appelle, destiné à accueillir des ateliers d’artisanat offerts par des artistes en résidence. Le deuxième artiste en résidence à y être engagé est le céramiste David Ross (1925-1974), qui formera par la suite, avec Folmer Hansen (1930-2014), le Hansen-Ross Pottery Studio.

 

Florence Wyle, Head of Norah McCullough (Buste de Norah McCullough), v.1928-1930, plâtre, 57,2 x 22,9 x 15,9 cm, MacKenzie Art Gallery, Regina.
Norah McCullough au Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa, s.d., photographie non attribuée, Bibliothèque et archives du Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa.

 

McCullough prend un congé du SAB en 1956 pour aller étudier les métiers d’art en France, en Angleterre et au Danemark, grâce à une bourse d’études à l’étranger du gouvernement canadien. Au cours de ce voyage, elle s’intéresse aux variations régionales des pratiques artisanales, aux matériaux utilisés dans la production d’objets d’artisanat, ainsi qu’aux méthodes de mise en marché.

 

Après avoir quitté le SAB à la fin de 1957, McCullough  continue de résider à Regina tout en occupant le poste d’agente de liaison pour l’Ouest à la Galerie nationale du Canada (GNC), aujourd’hui le Musée des beaux-arts du Canada. L’un de ses premiers projets dans ses nouvelles fonctions est une exposition consacrée à l’art populaire des Prairies, un domaine d’intérêt qu’elle développe après sa rencontre avec l’artiste autodidacte Jan Wyers (1888-1973), un agriculteur de la Saskatchewan qui peint depuis les années 1930. L’exposition, Folk Painters of the Canadian West  (Peintres d’art populaire de l’Ouest canadien) connaît un vif succès et est présentée dans plusieurs villes au Canada et aux États-Unis. Canadian Fine Crafts (Métiers d’art au Canada) une exposition à laquelle McCullough collabore pour la GNC, fait une tournée nationale en 1966-1967. McCullough prend sa retraite du musée en 1968. En 1989, elle reçoit du SAB le prix d’excellence pour l’ensemble de ses réalisations dans les arts.

 

 

Richard Simmins

Richard B. Simmins, juillet 1960, photographie prise par Rapid Grip and Batten Limited, Bibliothèque et archives du Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa.

Richard Simmins (1924-1999) est le premier conservateur de la Norman MacKenzie Art Gallery, un poste qu’il occupe durant les cinq premières années de l’institution. Au cours de son mandat, il parvient à gagner l’adhésion du public grâce à une programmation novatrice et à une couverture médiatique stratégique — notamment une chronique d’art régulière dans le Leader-Post de Regina — tout en présentant un calendrier soutenu et diversifié d’expositions temporaires et de présentations consacrées aux artistes de la région.

 

En 1954, Simmins inaugure une exposition annuelle consacrée aux artistes de Regina, et l’année suivante, il organise Ten Artists of Saskatchewan (Dix artistes de la Saskatchewan), la première grande exposition du musée portant sur l’art contemporain dans la province. Parmi les artistes représentés figurent trois futurs membres des Regina Five — Kenneth Lochhead (1926-2006), Arthur McKay (1926-2000) et Douglas Morton (1926-2004) — ainsi qu’Henri Bonli (1927-2011), McGregor Hone (1920-2007), Dorothy Knowles (1927-2023), Wynona Mulcaster, Clara Samuels (1914-1988), Reta Cowley (1910-2004) et Anthony Thorn (1927-2014). Simmins dispose alors d’un budget d’acquisition limité, mais il parvient à enrichir les collections de la galerie  du musée grâce aux dons de collectionneurs privés, comme Hugh MacLean, et en négociant le transfert des collections constituées au fil des ans par le Local Council of Women et le Women’s Educational Club.

 

Pendant son passage au MacKenzie, Simmins fait pression pour obtenir une importante annexe au bâtiment d’origine, qui servirait en partie l’école d’art du Regina College — un objectif qu’il parvient à réaliser juste avant de quitter Regina, à la fin de 1957, pour devenir directeur des services d’extension des expositions à la Galerie nationale du Canada (GNC), aujourd’hui le Musée des beaux-arts du Canada. Conçue par la firme Izumi Arnott et Sugiyama, la nouvelle annexe est inaugurée en octobre 1957 par Alan Jarvis, directeur de la GNC. Dans son discours d’ouverture, Jarvis salue la conception des architectes, qui intègre efficacement les besoins à la fois d’une galerie et d’une école d’art.

 

George R.A. Cole, English Farm Scene (Scène de ferme anglaise), s.d., huile sur toile, 43,2 x 63,5 cm, MacKenzie Art Gallery, Regina.
Mary Dignam, The Marshes, Divine Lake (Les marais, lac Divin), s.d., huile sur carton entoilé, 40,3 x 50,2 cm, MacKenzie Art Gallery, Regina.

 

Simmins retourne à Regina en 1961 pour assister à une réunion de l’Association des musées canadiens tenue au MacKenzie et, durant son séjour, il visite The May Show (L’exposition de mai) qui réunit des œuvres de McKay, Lochhead, Morton, Ronald Bloore (1925-2009), Ted Godwin (1933-2013), Wolfram Niessen (1923-2004) et Clifford Wiens (1926-2020). Impressionné par la contribution que cinq de ces artistes apportent à la peinture moderniste au Canada — et conscient du potentiel de positionner Regina comme un nouveau pôle du modernisme — Simmins retourne à Ottawa et organise l’exposition acclamée Five Painters from Regina (Cinq peintres de Regina).  Il y inclut les œuvres des artistes présentés dans The May Show (L’exposition de mai) à l’exception du sculpteur Niessen et de l’architecte Wiens afin de se concentrer exclusivement sur la peinture. L’exposition est présentée à la Galerie nationale du Canada (aujourd’hui le Musée des beaux-arts du Canada) en novembre et décembre 1961, avant d’entreprendre une tournée dans plusieurs villes canadiennes en 1962 et 1963. Il s’agit de la première exposition du musée consacrée exclusivement à des artistes de la Saskatchewan et, comme l’a souligné un critique, elle a « fait connaître les Prairies ».

 

 

Wayne Morgan

Wayne Morgan, date inconnue, photographie non attribuée.

En 1970, Wayne Morgan, un ancien employé du gouvernement provincial de la Saskatchewan, est nommé à la tête de la galerie d’art établie à la bibliothèque publique de Regina. Dès son arrivée, Morgan lance une initiative pour renommer l’institution Dunlop Art Gallery, en l’honneur de Marjorie Dunlop, bibliothécaire en chef de 1948 à 1972. Au cours de ses quatorze années de mandat, Morgan joue un rôle déterminant dans la professionnalisation de l’équipe de la Dunlop et dans l’expansion de son programme d’expositions. Il organise plus de trois cents présentations, dont plusieurs consacrées à l’art populaire de la Saskatchewan, au tissage et à la confection de courtepointes. Plus tard, revenant sur son passage à la Dunlop, Morgan souligne son engagement envers les formes d’art traditionnelles, affirmant qu’il « n’a jamais accordé la moindre importance aux divisions entre les arts, traitant les métiers d’art, la photographie, etc., sur le même pied que ce qu’on appelle les beaux-arts ».

 

Morgan s’installe à Regina en 1961. Peu après, il suit des cours d’art au Regina College avec deux membres des Regina Five, Kenneth Lochhead et Arthur McKay. Après avoir obtenu un certificat de deux ans en arts, Morgan conduit un bibliobus pour la bibliothèque provinciale, parcourant les villes du centre-ouest de la Saskatchewan dans le cadre d’un programme provincial visant à encourager la lecture auprès des populations des petites localités.

 

En 1964, Morgan s’inscrit au nouveau diplômant en arts de l’Université de la Saskatchewan, campus de Regina, où il étudie sous la direction de Ted Godwin, Douglas Morton et Ricardo Gomez (né en 1942), récemment engagés comme professeurs à temps plein, ainsi que de Theodore Allen Heinrich (1910-1981), professeur invité d’histoire de l’art et l’un des célèbres Monuments Men de la Seconde Guerre mondiale. Après l’obtention de son diplôme, Morgan retourne à Weyburn, sa ville natale, où il devient le premier artiste résident communautaire au Canada, un projet pilote du Saskatchewan Arts Board. Dans ce rôle, Morgan donne des cours d’art aux enfants et aux adultes et organise des expositions dans la nouvelle bibliothèque de la ville et la galerie d’art attenante.

 

Victor Cicansky, Tomato Chair (Tomate sur fauteuil), 1987, argile, 16,5 × 17,8 × 14,6 cm, collection privée.

 

Pendant son mandat au Dunlop, Morgan soutient les artistes céramistes locaux associés au mouvement Funk  — Victor Cicansky (1935-2025), Joe Fafard (1942-2019), David Thauberger (né en 1948) et Russell Yuristy (né en 1936) — tout en faisant également la promotion du travail de Lorraine Malach (1933-2003), qu’il avait rencontrée durant ses années d’études au Regina College. Les deux développent une amitié proche et passent une grande partie de leur temps à dessiner ensemble. De nombreuses années plus tard, Morgan joue un rôle déterminant dans l’acquisition, par l’Université de Regina, de plusieurs carnets de croquis de Malach.

 

Pendant son séjour à Regina, Morgan devient membre fondateur du Saskatchewan Craft Council et siège aux conseils d’administration de la Saskatchewan Museums Association ainsi qu’au jury Explorations du Conseil des arts du Canada pour les Prairies et les Territoires du Nord-Ouest. Morgan demeure à la Dunlop jusqu’en 1985, année où il est nommé conservateur en chef du Musée des beaux-arts de Winnipeg.

 

 

Morris et Jacqueline Shumiatcher

Jacqui et Morris Shumiatcher au bal consulaire de la Saskatchewan, Regina, 1982, photographie non attribuée. 
Tivi Ilisituk, Man Carrying Woman (Homme portant une femme), v.1958, pierre, 33,5 x 20 x 21 cm, MacKenzie Art Gallery, Regina.

Les collectionneurs et mécènes d’art influents ne manquent pas à Regina, mais aucun ne fait preuve d’une générosité comparable à celle de Morris (1917-2004) et Jacqueline (1923-2021) Shumiatcher, dont l’impact sur l’art à Regina est considérable. En plus de verser des millions de dollars pour soutenir les arts — notamment le Globe Theatre, l’orchestre symphonique de Regina, les universités et les organismes de bienfaisance — les Shumiatcher constituent l’une des plus importantes collections privées d’art inuit au Canada, dont une grande partie a été donnée à la collection d’art du président de l’Université de Regina en 2014.

 

Morris Shumiatcher achète sa première œuvre d’art inuit au magasin de la Compagnie de la Baie d’Hudson à La Ronge, en Saskatchewan, en 1954, décrivant cette première rencontre comme « un véritable coup de foudre ». Au cours des trois décennies suivantes, lui et Jacqueline, qu’il épouse en 1955, nourrissent ensemble leur intérêt pour l’art inuit et constituent une collection diversifiée de sculptures et d’estampes provenant de vingt collectivités du Nord. Comme le souligne Morris plus tard, l’art inuit possède une « formidable aura d’universalité… son attrait réside dans la réaction qu’il suscite dans l’œil, la main et le cœur humains ».

 

En accord avec leur engagement philanthropique, les Shumiatcher souhaitent faire profiter la population des nombreuses œuvres inuites qu’ils collectionnent. La première exposition publique de leur collection a lieu en 1981 à la Norman MacKenzie Art Gallery. Parmi les nombreux sculpteurs représentés figurent Qaqaq Ashoona (1928-1996), Tivi Ilisituk  (1933-2012) et Nuyaliaq Qimirpik (1937-2007), tandis que les artistes de la gravure incluent Helen Kalvak (1901-1984), Kenojuak Ashevak (1927-2013) et Pudlo Pudlat (1916-1992). Une deuxième exposition, présentant soixante-sept sculptures et estampes, est organisée en 1998 dans la nouvelle Shumiatcher Sculpture Court de la MacKenzie.

 

Vue de l’installation de Love at First Sight: The Drs. Morris and Jacqui Shumiatcher Art Collection (Coup de foudre : La collection d’art des Drs Morris et Jacqui Shumiatcher) à la MacKenzie Art Gallery, Regina, 2015, photographie de Don Hall.

 

En 1981, au moment de l’exposition présentée au MacKenzie, la collection des Shumiatcher compte environ cinq cents sculptures et estampes inuites. En 2013, elle s’est enrichie de plus de deux mille œuvres, dont un grand nombre est donné l’année suivante à l’Université de Regina, ainsi que d’autres œuvres d’artistes du pays. On y trouve notamment la plus importante collection privée de peintures réalisées par Kenneth Lochhead, membre des Regina Five — The Kite (Le cerf-volant), 1952, et Collective Farming (Agriculture collective), 1953, figurent parmi ces œuvres — ainsi que des œuvres des artistes autochtones Allen Sapp (1928-2015) et Norval Morrisseau (1931-2007). En 2015, le MacKenzie rend hommage aux Shumiatcher avec une exposition de 170 œuvres intitulée Love at First Sight: The Drs. Morris and Jacqui Shumiatcher Art Collection (Coup de foudre : La collection d’art des Drs Morris et Jacqui Shumiatcher).

 

 

Sherry Farrell Racette

Sherry Farrell Racette avec Nagamatow Kateri / Singing for Kateri (Nagamatow Kateri/Chanter pour Kateri), photographie de Mike Latschislaw.

Artiste, chercheuse et commissaire, Sherry Farrell Racette (née en 1952) jette un éclairage nouveau sur la manière dont les contributions artistiques des femmes autochtones — qu’il s’agisse du perlage ou d’autres formes d’arts traditionnels — sont représentées, enseignées et mises en valeur, tant à l’échelle locale que nationale. Née au Manitoba et d’ascendance métisse, Farrell Racette obtient une maîtrise en éducation à l’Université de Regina en 1988. Tout en poursuivant ses études, elle enseigne les études autochtones et écrit et illustre son premier livre sur l’histoire métisse, The Flower Beadwork People (1985), qui commémore le centenaire de la North-West Resistance.

 

En 2004, Racette obtient un doctorat à l’Université du Manitoba dans le cadre du programme interdisciplinaire en anthropologie, en histoire et en études autochtones, et commence à s’impliquer davantage dans des projets de commissariat. Avec Carmen Robertson, elle organise l’exposition Clearing a Path: New Ways of Seeing Traditional Indigenous Art (Tracer la voie : nouvelles façons de voir l’art autochtone traditionnel), 2005, présentée dans le cadre des célébrations du centenaire de la Saskatchewan. Cette exposition, parrainée par le Saskatchewan Arts Board (SAB), réunit vingt et un artistes contemporains travaillant avec des médias artistiques autochtones traditionnels, tous et toutes récipiendaires de la subvention Traditional Artist Grant du SAB.

 

Avec Christi Belcourt (née en 1966), Racette est commissaire de Walking With Our Sisters/Marcher avec nos sœurs, 2013, une installation composée de plus de 1 700 paires d’empeignes de mocassins, réalisées à la main par des artistes autochtones en hommage aux femmes et aux filles autochtones disparues et assassinées. L’exposition circule dans plusieurs lieux au Canada, notamment à la Plain Red Gallery de l’Université des Premières Nations à Regina, et se termine à Batoche, en Saskatchewan, en 2019. En 2023, Racette, Michelle LaVallee (née en 1977) et Cathy Mattes assurent le commissariat de l’exposition phare Radical Stitch/Perler, radicalement, une vaste étude sur le perlage autochtone contemporain réunissant des artistes de toute l’Amérique du Nord.

 

Vue de l’installation de Radical Stitch/Perler, radicalement à la MacKenzie Art Gallery, Regina, 2022, photographie de Don Hall.

 

Racette excelle à concilier les exigences liées à sa pratique artistique, à son enseignement et à son travail d’autrice. En tant qu’artiste, elle participe à de nombreuses expositions individuelles et collectives, à Regina et ailleurs. Autrice prolifique, elle contribue à de nombreux catalogues d’exposition, dont celui de la récente Uprising: The Power of Mother Earth / Soulèvement : la force de la Terre Mère, 2019-2020, présentée à la MacKenzie Art Gallery. Racette est actuellement professeure au département des arts visuels de la faculté des médias, des arts et des arts du spectacle de l’Université de Regina.

 

 

Gerald McMaster

Gerald McMaster, v.1990, photographie de Mary Bramley.

Artiste accompli, commissaire, éducateur et intellectuel public, Gerald McMaster (né en 1953) influence profondément la compréhension qu’ont Regina et le pays tout entier de l’art autochtone contemporain. Au cours d’une carrière de cinquante ans, McMaster fait croître des initiatives pédagogiques menées par des Autochtones et remet en question les conceptions conventionnelles de l’art autochtone, remodelant ainsi les structures mêmes par lesquelles l’histoire de l’art est enseignée et comprise.

 

Cri des plaines et membre de la nation Siksika, Gerald McMaster grandit dans la réserve de Red Pheasant, au nord-ouest de Saskatoon. Il développe très tôt un intérêt pour l’art, prenant des leçons de peinture avec le père Roger Jourdain, curé de la paroisse de l’église St. Vital à North Battleford, et puisant son inspiration dans les œuvres d’Allen Sapp, un parent éloigné né sur la réserve de Red Pheasant, ainsi que d’Henry Beaudry (1921-2016), de la réserve voisine de Poundmaker. Après avoir terminé ses études secondaires, McMaster est embauché par le Saskatchewan Indian Cultural College à Saskatoon pour assister Sarain Stump (1945-1974) dans l’élaboration d’un programme d’art destiné aux élèves autochtones. McMaster accompagne Stump dans des communautés partout dans la province, engageant les jeunes dans des discussions sur leur art et leur identité. Travailler aux côtés de Stump marque un tournant dans la vie de McMaster. Comme il s’en souviendra plus tard : « Personne, semble-t-il, ne savait quoi que ce soit sur l’art autochtone. Moi, en tout cas, je n’y connaissais rien. Il m’a vraiment inspiré et m’a rendu fier de qui j’étais. »

 

L’influence de McMaster sur la scène artistique de Regina se fait d’abord sentir au Saskatchewan Indian Federated College, où il est engagé pour concevoir le programme d’art et d’histoire de l’art autochtone. Entre 1977 et 1981, tout en dirigeant le programme et en recrutant Bob Boyer (1948-2004) comme chargé de cours supplémentaire, McMaster enseigne l’art autochtone historique et compte notamment parmi ses élèves Sheila Orr (née en 1964) et Jerry Whitehead (né en 1957), qui mèneront par la suite des carrières importantes comme artistes. Lorsqu’il quitte la ville en 1981, McMaster a déjà formulé bon nombre des idées qu’il approfondira au fil de sa carrière, notamment l’importance de l’art  pour raconter les injustices coloniales, la nécessité pour les Autochtones de développer des connaissances sur leurs propres traditions et de prendre en charge la conservation de leurs objets culturels, ainsi que la valeur pour les allochtones d’apprendre à connaître l’art autochtone.

 

Gerald McMaster, Counting Coup (Compter les coups), 1990, acrylique et pastel à l’huile sur carton mat, 96 x 116 cm.

 

Ces principes servent ensuite de fondement à ses entreprises curatoriales et universitaires, notamment l’exposition phare Indigena: Contemporary Native Perspectives / Indigena : perspectives autochtones contemporaines, 1992, qu’il co-commissarie avec Lee-Ann Martin au Musée national de l’Homme (aujourd’hui le Musée canadien de l’Histoire) à Gatineau. Cette exposition examine l’impact de cinq siècles de colonisation à travers le regard de vingt-six artistes visuels et écrivain·es autochtones de partout au Canada, notamment Carl Beam, Joane Cardinal-Schubert (1942-2009) et Lawrence Paul Yuxweluptun (né en 1957). Véritable jalon, l’exposition marque un moment déterminant dans l’affirmation des voix autochtones au sein d’une institution nationale. Trois ans plus tard, en 1995, McMaster est nommé commissaire du Pavillon du Canada à la Biennale de Venise, choisissant l’artiste réginois Edward Poitras (né en 1953) comme premier artiste autochtone à représenter le Canada à ce prestigieux événement.

 

Depuis ses débuts à Regina jusqu’aux grandes expositions nationales et internationales, McMaster joue un rôle de passeur culturel dont l’influence marque plusieurs générations d’artistes et de commissaires, ouvrant un espace essentiel aux savoirs et aux esthétiques autochtones dans l’art contemporain. Son héritage est à la fois visionnaire et fondamental.

 

Vue de l’installation d’Edward Poitras: The Trickster (Edward Poitras : le filou) au Pavilion du Canada de la Biennale de Venise, 1995, photographie non attribuée.

 

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