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Dès leurs débuts, les institutions artistiques de Regina sont étroitement interconnectées, une situation qui s’explique par l’isolement de la ville et sa faible population. Durant la première moitié du vingtième siècle, des mécènes privés contribuent au financement de la construction du Regina College, qui offre des possibilités de formation aux artistes en devenir et fait office de principal espace d’exposition de la ville. L’engagement envers les arts à l’époque de l’après-guerre mène à la création du Saskatchewan Arts Board, de la Norman Mackenzie Art Gallery et à l’élargissement du programme d’arts de l’Université de Regina. À mesure que la ville se développe, de nouveaux lieux voient le jour, dont Neutral Ground, premier centre d’artistes autogéré de Regina. L’art autochtone contemporain gagne en visibilité grâce au Saskatchewan Indian Federated College et au collectif d’artistes Sâkêwêwak.

 

 

1874 : Traité n° 4

Le 15 septembre 1874, alors que le déclin des troupeaux de bisons entraîne maladies et famine, des chefs des nations cries des Plaines, saulteaux et assiniboines rencontrent des représentants de la Couronne britannique à Fort Qu’Appelle afin de céder au gouvernement canadien un territoire de 195 000 kilomètres carrés. Ces terres s’étendent du sud-est de l’actuelle Alberta, à travers la majeure partie du sud de la Saskatchewan, jusqu’au centre-ouest du Manitoba. Comme d’autres traités conclus dans l’Ouest, le Traité no 4 est présenté aux dirigeants autochtones comme une garantie de la protection de la Reine contre la perte des terres et des moyens de subsistance. Bien que le traité soit conçu dans l’objectif d’assurer une coexistence pacifique dans les Prairies, il entraîne en réalité une profonde perturbation des modes de vie autochtones et engendre des difficultés durables pour les communautés des Premières Nations et métisses de la région.

 

Chef Joseph Paskwa, Treaty 4 Pictograph (Pictogramme du Traité n° 4), 1874, graphite sur papier, fac-similé, 33 x 42 cm, Musée royal de la Saskatchewan, Regina.

 

Le Traité no 4 est le seul document de ce type au Canada à être accompagné d’un correspondant. Réalisée au graphite sur papier par le chef cri des Plaines Joseph Paskwa (v.1828-1889), signataire du traité, cette œuvre s’inscrit dans une riche tradition de l’art pictographique et propose une perspective autochtone sur la négociation et la mise en œuvre du Traité no 4. Mesurant trente-trois sur quarante-deux centimètres, le pictogramme est divisé en deux panneaux : celui de gauche représente les négociations du traité, tandis que celui de droite dresse l’inventaire des biens matériels reçus par le chef Paskwa au moment de la signature. On estime que le chef Paskwa produit ce document quelques années après la signature du traité, au moment où il commence à remettre en question l’engagement du gouvernement canadien à en respecter les termes. Le pictogramme est rapatrié en 2007 auprès des descendant·es du chef Paskwa, sous la direction de Delbert Paskwa. Il est aujourd’hui conservé au Royal Saskatchewan Museum, à Regina.

 

Les traités numérotés forcent les peuples autochtones à s’installer dans des réserves. L’une des nombreuses conséquences néfastes de ce bouleversement est l’adaptation croissante des pratiques artistiques autochtones aux exigences du marché de souvenirs destiné aux colons, ce qui affaiblit le lien profond entre la personne créatrice et l’objet, appauvrit la sophistication des œuvres achevées et atténue les différences stylistiques propres aux diverses nations autochtones.

 

 

1909 : Bibliothèque publique de Regina

Personnel de la bibliothèque publique de Regina, v.1915, photographie non attribuée. Au fond, de gauche à droite : Merle Dawson, Olive Welsh, le révérend Fleming, M. Muirhead, J.R.C. Honeyman, Winnie McNiece, Marjorie Scott. Assis, de gauche à droite : M. Howard, M. Porter, Nell Darwin, E. Pithue, Muriel Cass.

Au début des années 1900, les gens dirigeant les organismes communautaires réginois adhèrent pleinement à l’idée qu’une bibliothèque publique gratuite est nécessaire pour assurer l’éducation de la population et, par conséquent, renforcer la vitalité culturelle et la prospérité de la ville. À la suite d’une pétition signée par le premier ministre Thomas Walter Scott et 155 autres membres de la capitale, la première bibliothèque publique de la ville ouvre ses portes le 1er janvier 1909 dans trois salles situées au deuxième étage du nouvel hôtel de ville. Le premier bibliothécaire, choisi à l’unanimité parmi trente-deux personnes candidates, est John R.C. Honeyman (1864-1938). La gestion de la bibliothèque de l’hôtel de ville par Honeyman incite la municipalité à faire construire un bâtiment spécialement conçu à cet effet, grâce à un financement accordé par le philanthrope américain Andrew Carnegie.

 

La nouvelle bibliothèque ouvre en mai 1912 sur la rue Lorne, en face du parc Victoria. Au fil des décennies suivantes, elle devient l’une des principales bibliothèques publiques du Canada, offrant une programmation diversifiée et un réseau de succursales. Sous la direction de Honeyman, la bibliothèque commence à exposer des peintures acquises par le comité des beaux-arts et des arts appliqués du Local Council of Women, notamment des œuvres de Sybil Henley Jacobson (1881-1953), Harriette Keating (1898-1975) et John Thomas Richardson (1860-1942). Cette initiative marque le début d’un lien étroit entre la Bibliothèque publique de Regina et la communauté artistique de la ville.

 

Le successeur de Honeyman, Charles Deane Kent, poursuit cette valorisation des arts visuels lorsqu’il est nommé directeur de la bibliothèque en 1945. Kent transforme la salle de lecture des journaux située au sous-sol en espace d’exposition. Parmi les premières expositions figure The Prospectors, qui présente le travail de huit artistes de la Saskatchewan : Reta Cowley (1910-2004), Antonia Eastman (1886-1972), McGregor Hone (1920-2007), Ernest Lindner (1897-1988), Wynona Mulcaster (1915-2016), Bartley Pragnell (1907-1966), Leslie Saunders (1895-1968) et George Swinton (1917-2002).

 

Bibliothèque publique de Regina, v.1915, photographie reproduite dans Picturesque Views of Busy Regina, Sask., Winnipeg, Bloom Bros., 1915.
Bâtiment central de la bibliothèque publique de Regina (vue extérieure de l’entrée et de la façade nord), construit en 1962 par Kiyoshi Izumi, v.1963, photographie de Henry Kalen.

 

En 1948, Marjorie Dunlop (1911-2004), alors responsable de longue date de la section des références, prend la direction de la bibliothèque publique de Regina. Elle développe une collection de films et d’enregistrements et poursuit le programme d’expositions en présentant des expositions itinérantes diffusées par le Western Canada Art Circuit et le Saskatchewan Arts Board. Dunlop milite en faveur de la construction d’une bibliothèque centrale plus vaste et plus moderne; ses efforts aboutissent lorsque la Ville approuve le projet en 1961. Inauguré en 1962, le nouveau bâtiment, conçu dans un style moderniste par l’architecte canado-japonais Kiyoshi Izumi (1921-1996), contraste avec la bibliothèque néoclassique construite grâce au financement de Carnegie et incarne un tournant résolument optimiste vers l’avenir. Le nouvel édifice comprend un espace d’exposition, faisant de la bibliothèque publique de Regina la première bibliothèque de la Saskatchewan à intégrer une galerie d’art spécialement conçue à cet effet première bibliothèque de la Saskatchewan à intégrer une galerie d’art spécialement conçue à cet effet.

 

 

1909 : Regina Society for the Advancement of Art, Literature and Science

William Trant, date inconnue, photographie non attribuée, reproduit dans The Legislative Library of Saskatchewan, de Christine MacDonald, Regina, Saskatchewan Legislative Library, 1986.

Fondée en 1909, la Regina Society for the Advancement of Art, Literature and Science (RSAALS) est la première organisation de la ville à intégrer explicitement les arts à son mandat. Sa création repose en grande partie sur l’initiative du journaliste et avocat William Trant. Défenseur enthousiaste des arts, Trant compte parmi les premiers à réclamer l’établissement d’une galerie d’art permanente à Regina. En 1911, il écrit :

 

La véritable grandeur des nations s’est toujours mesurée à leurs arts, à leurs sciences et à leur littérature : à la peinture, à la sculpture, à la musique et à l’architecture; à la science, qui est la fons et origo de toute découverte et invention, ainsi que de l’expansion des idées; et enfin à la littérature, la plus grande de toutes, puisqu’elle constitue un témoignage impérissable. On peut espérer que le jour n’est pas loin où Regina aura sa galerie d’art permanente.

 

Axée sur « la culture et la promotion de l’intérêt pour l’étude des arts, des sciences, de l’histoire et de la littérature », et ouverte à l’ensemble de la population moyennant une cotisation symbolique, la RSAALS organise ses activités par l’entremise de différents comités. Le comité de peinture, dirigé par Arthur M. Fenwick et Elizabeth Rankin (1872-1960), membres du corps enseignant de la Provincial Normal School, ainsi que par l’artiste Marie Gilroy (1867-1949), met sur pied des assemblées annuelles, des expositions, des rencontres sociales de type salon, des conférences et divers événements. La plupart se tiennent dans l’auditorium du Regina Collegiate Institute, récemment inauguré, premier établissement de la ville consacré exclusivement à l’enseignement secondaire.

 

Le comité présente son premier événement en août 1910 : une conférence sur la fraude artistique donnée par l’artiste Alexander Keszthelyi (1874-1953), né en Hongrie et établi à Winnipeg. En octobre de la même année, la société organise sa première réception mondaine. L’exposition qui l’accompagne rassemble plusieurs peintures et gravures issues de collections privées locales, dont Joseph interprétant le rêve du pharaon de Paolo Véronèse (1528-1588), appartenant à John Arthur Cullum; une copie d’une Vierge à l’Enfant d’Antonio da Correggio (1489–1534), propriété d’Alfred Perring-Taylor; ainsi que des œuvres de plusieurs autres artistes européens de renom, notamment Rosa Bonheur (1822-1899) et Camille Corot (1796-1875). À ces œuvres s’ajoute une importante sélection de dessins d’architecture, de peintures sur porcelaine et de photographies.

 

James Henderson, Morning Sunshine (Soleil du matin), 1924, huile sur toile, 34,5 x 44,5 cm, Université de la Saskatchewan, Saskatoon.
Inglis Sheldon-Williams, The Mowers (Les faucheurs), 1908, aquarelle sur papier, 53,5 x 71,2 cm, Université de la Saskatchewan, Saskatoon.

 

En 1914, la RSAALS infléchit l’orientation de ses expositions en présentant, pour la première fois, des œuvres prêtées par des artistes de la région, parmi lesquels James Henderson (1871-1951) et Inglis Sheldon-Williams (1870-1940), dans les nouveaux locaux de la Provincial Normal School. Dans son allocution d’ouverture, le directeur de l’établissement, Richard Albert Wilson, souligne que les organisateurs de l’exposition « jettent les bases de la vie artistique supérieure qui attend sans aucun doute les populations de l’Ouest». Malgré des débuts prometteurs, la RSAALS connaît une existence brève. Elle se dissout au début de la Première Guerre mondiale, alors que la population réginoise redirige ses énergies vers l’effort de guerre. Ses initiatives en faveur du développement artistique de la ville sont toutefois reprises, au début des années 1920, par le comité des beaux-arts et des arts appliqués du Local Council of Women.

 

 

1911 : Regina College

Depuis sa fondation par l’Église méthodiste en 1911, le Regina College joue un rôle central dans le développement de l’art réginois. En 1916, l’établissement commence à offrir des cours d’art, comprenant notamment l’enseignement de la peinture de portrait, de paysage et de nature morte, sous la direction d’Inglis Sheldon-Williams. Après son départ au début de 1918, les artistes Mildred Valley Thornton (1890-1967), Harriette Keating, Joseph Henry Lee-Grayson (1875-1953) et Hilda Stewart (1892-1978) y enseignent à différents moments.

 

Cours au Regina College dirigé par Augustus Kenderdine, v.1940, photographie non attribuée, Archives et collections spéciales de l’Université de la Saskatchewan, Saskatoon.

 

En 1936, soit deux ans seulement après son intégration à l’Université de la Saskatchewan, le Regina College ouvre un département des beaux-arts arts sous la direction d’Augustus Kenderdine (1870-1947). Les fonctions de ce dernier comprennent également la gestion de la collection d’art de Norman MacKenzie (1869-1936) ainsi que l’enseignement de cours d’été à la Murray Point Summer School of Art. Il est rejoint par Gordon Snelgrove (1898-1966), qui assure l’enseignement de l’histoire de l’art. Grâce à leur présence conjointe, le collège est en mesure d’offrir un certificat associé de deux ans en art, combinant des cours de pratique en atelier et d’histoire de l’art.

 

The College Register, 1925, publié par les étudiants du Regina College, 1925.
Augustus Kenderdine, The Homestead, Pike’s Peak (Le lot de terre, Pike’s Peak), 1922, huile sur toile, 91,4 x 60,9 cm, Musée Glenbow, Calgary.

Après le retour de Gordon Snelgrove à Saskatoon en 1939, Augustus Kenderdine continue de diriger le département jusqu’à son décès en 1947. Celui-ci demeure ensuite fermé jusqu’à la nomination de Kenneth Lochhead (1926-2006) à la tête du département en 1950. Lochhead est alors le seul enseignant jusqu’en 1952, année où Arthur McKay (1926-2000) se joint au corps professoral, suivi de Roy K. Kiyooka (1926-1994) en 1956. En 1957, l’école s’installe dans les locaux agrandis de la Norman MacKenzie Art Gallery, un édifice à usage partagé conçu par Kiyoshi Izumi. Son prestige continue de croître en 1959, lorsque l’établissement obtient le plein statut de délivrance de diplômes en tant que second campus—le campus de Regina de l’Université de la Saskatchewan. Ce changement contribue à stimuler la croissance du département d’art, qui élargit ses programmes et élargit son corps professoral au cours de la décennie suivante, s’imposant comme l’une des principales écoles d’art au Canada.

 

En 1964, Ricardo Gomez (né en 1942), formé à la California School of Fine Arts, est recruté pour mettre sur pied un département de sculpture. Il demeure en poste pendant plus de deux décennies et se forge une réputation comme l’un des sculpteurs les plus influents de Regina. Jack Sures (1934-2018) se joint à l’équipe en 1965, à l’invitation d’Arthur McKay, alors doyen du département d’art du campus de Regina, afin de fonder les nouveaux départements de céramique  et d’estampe de l’université. Sures joue un rôle déterminant dans le développement de ces départements, notamment par la mise en place, en 1969, d’un programme de baccalauréat en beaux-arts. Russell Yuristy (né en 1936) intègre également le corps professoral et enseigne la peinture et le dessin à l’établissement entre 1967 et 1971.

 

Jack Sures, mars 1969, photographie de R.W. Christensen.
David Thauberger, A Prairie Piece (Une pièce des Prairies), 1974, faïence, émail, acrylique, techniques mixtes, 23,3 x 36,3 x 33 cm, MacKenzie Art Gallery, Regina.

 

Durant les années 1970, l’école emploie plusieurs artistes qui contribuent à l’émergence du mouvement Regina Clay, parmi lesquels David Gilhooly (1943-2013), Joe Fafard (1942-2019) et Marilyn Levine (1935-2005). Le département des beaux-arts poursuit son développement dans l’ancien bâtiment de l’école normale, sur College Avenue, jusqu’en 1997, année où il est relocalisé dans le nouvel University Centre (aujourd’hui le Dr. William Riddell Centre) de l’Université de Regina. Parmi les titulaires d’un diplôme figurent plusieurs artistes qui exercent une influence marquante sur la scène artistique de Regina, notamment Donna Kriekle (née en 1945), Ryan Arnott (né en 1952), Lorne Beug (né en 1948), Marsha Kennedy (née en 1951) et Ruth Chambers (née en 1960).

 

Marsha Kennedy, Pathos in the Periwinkle #2 (Pathos dans la pervenche n° 2), 2020, encre d’archivage, papier coton Hahnemühle, aquarelle, épreuve d’artiste en édition limitée à 3 exemplaires, 44,5 x 52,1 cm, collection privée.

 

1913-1929 : Associations artistiques féminines

Dès les débuts, les femmes jouent un rôle déterminant dans le développement de la communauté artistique de Regina, notamment par l’entremise d’organisations telles que le Women’s Educational Club (WEC), le comité des beaux-arts et des arts appliqués du Local Council of Women (LCW) et la Women’s Art Association of Saskatchewan (WAAS).

 

Le WEC est fondé en 1913 dans le but de rehausser le statut du Regina College et de promouvoir l’appréciation des arts visuels et de la musique au sein de la ville. Parmi ses premières membres figurent Annie Darke, épouse de Francis Darke, homme d’affaires et philanthrope ayant contribué au financement de la construction du Regina College, ainsi que Maude Stapleford, dont le mari, Ernest Stapleford, occupe le poste de directeur administratif de l’établissement de 1915 à 1937.

 

Owen Staples, Cathedrals, Georgian Bay (Cathédrales, baie Georgienne), 1928, huile sur toile, 84,8 x 137,4 cm, MacKenzie Art Gallery, Regina.
Mary E. Wrinch, The Fire Ranger’s Canoe, Agawa River, Algoma (Le canot du garde-feu, rivière Agawa, Algoma), 1926, huile sur toile, 63,5 x 76 cm, MacKenzie Art Gallery, Regina.

 

Le club tient des réunions mensuelles et organise des expositions, des événements musicaux et des conférences. Après la Première Guerre mondiale, il commence à constituer une collection d’œuvres d’art. Son premier achat est Vacation Days (Jours de vacances), v.1920, de Frederick S. Challener (1869-1959), acquis sur la recommandation de Sir Edmund Walker, l’un des plus importants mécènes des arts au Canada, et de Charles T. Currelly, premier directeur du Musée royal de l’Ontario. Le WEC consacre une grande part de ses activités à faire connaître à la population réginoise des artistes provenant de l’extérieur de la Saskatchewan. Il accueille notamment des expositions organisées par l’Ontario Society of Artists et acquiert des œuvres de Marion Long (1882-1970), George Agnew Reid (1860-1947), Owen Staples (1866–1949) et Mary E. Wrinch (1877-1969). Les peintures sont exposées de façon permanente au Regina College et au Darke Hall jusqu’en 1953, année où la collection est transférée à la Norman MacKenzie Art Gallery.

 

David H. Payne, Last Mountain Storm (Tempête sur Last Mountain), 1925, huile sur toile, 50,9 x 71,8 cm, MacKenzie Art Gallery, Regina.

Le comité des beaux-arts et des arts appliqués du Local Council of Women (LCW) est fondé en janvier 1920 dans le but de promouvoir les arts visuels dans la ville. Dirigé notamment par Barbara Barber (1873-1966), Ethel Barr (1882-1963) et Dorothea Sheldon-Williams (1873-1938), le comité se consacre à la présentation d’expositions, à l’accueil d’expositions itinérantes et, contrairement au WEC, à la constitution d’une collection d’art axée principalement sur les artistes de la région.

 

La première exposition du comité, présentée au Regina College en octobre 1920, réunit un vaste ensemble de peintures canadiennes et européennes provenant de collections privées locales et attire plus d’un millier de personnes dès la première journée. En 1922, le comité modifie son orientation : il abandonne la présentation d’œuvres issues de collections privées au profit d’une exposition annuelle consacrée à des œuvres prêtées par des artistes de la Saskatchewan. L’édition de 1922, tenue à l’hôtel de ville, rassemble plus de 160 œuvres, dont un grand nombre réalisées par des artistes de la région dont James Henderson, Harriette Keating et David H. Payne (1890-1950). Cette exposition annuelle demeure, pendant plus de deux décennies, un élément central des activités du comité.

 

Dans la perspective d’ouvrir éventuellement une galerie d’art, le comité des beaux-arts et des arts appliqués acquiert des œuvres grâce aux fonds recueillis lors d’expositions, de conférences et d’autres activités. Ces acquisitions profitent principalement aux artistes de la région et sont mises en valeur dans des lieux publics, notamment à la Bibliothèque publique de Regina et dans des écoles de la ville.

 

En 1931, le comité des beaux-arts et des arts appliqués change de nom pour devenir le comité des arts et des lettres et se redéfinit comme un groupe d’étude dont les intérêts s’élargissent à la littérature canadienne ainsi qu’à la collecte de documents historiques et d’artefacts autochtones à des fins de recherche. Deux ans plus tard, avec l’appui de l’autrice saskatchewanaise Mary Weekes, le comité acquiert une collection de ceintures perlées cries, de mocassins et d’autres objets, offerts en don à l’édifice de l’Assemblée législative de la Saskatchewan en vue de leur transfert ultérieur à un futur musée provincial. En 1953, le comité remet au MacKenzie sa collection de vingt-trois peintures, constituée sur une période de plus de vingt ans. Il tient son dernier événement d’envergure en 1955, à l’occasion de la foire de Regina, avec une exposition spéciale consacrée aux œuvres de femmes artistes dans le cadre des célébrations du jubilé d’or de la Saskatchewan.

 

Artiste piapot dont on connaissait autrefois le nom, Mocassins perlés (Première Nation Piapot), 1932, peau, perles, tendons, 22 x 12 x 9 cm, Musée royal de la Saskatchewan, Regina.

 

La Women’s Art Association of Saskatchewan (WAAS) est fondée en 1929 par dix femmes, sous l’impulsion de Barbara Barber, ancienne présidente du comité des beaux-arts et des arts appliqués du Local Council of Women, et de Sybil Henley Jacobson, peintre locale de grand talent. Vouée à la promotion des métiers d’art autant que des beaux-arts, l’association organise des expositions, des ateliers et diverses activités, souvent avec l’appui du collectionneur d’art local Norman MacKenzie. Elle tient sa première exposition annuelle en septembre 1929, dans l’auditorium de l’hôtel de ville de Regina, présentant des « peintures et des œuvres de métier d’art». La WAAS se distingue du comité des beaux-arts et des arts appliqués par son rayonnement à l’échelle provinciale, par l’importance accrue qu’elle accorde aux métiers d’art et par sa volonté plus affirmée de promouvoir l’art de la Saskatchewan à l’extérieur de la province.

 

En 1930, la WAAS envoie plusieurs œuvres à l’Exposition nationale canadienne de Toronto, dont une sélection de métiers d’art de la Saskatchewan. En 1933, elle organise une importante présentation des productions artisanales de la province dans le cadre de la World’s Grain Exhibition and Conference  (Exposition-conférence mondiale sur les céréales) à Regina. L’ensemble comprend notamment des porcelaines peintes à la main, des courtepointes, des tapis et des sculptures sur bois, ainsi qu’une exposition parallèle de peintures miniatures de Hilda Stewart (1892–1978) à l’Hôtel Saskatchewan. À l’exception de quelques années durant la Seconde Guerre mondiale, l’association poursuit ses expositions annuelles jusqu’en 1948. Avec le vieillissement de ses membres et l’institutionnalisation croissante de l’art en Saskatchewan, désormais pris en charge par des organismes tels que le Saskatchewan Arts Board et la MacKenzie Art Gallery, l’association est dissoute en 1957.

 

 

1922 : Le Regina Sketch Club

Mary Filer, An Evening at the Regina Sketch Club (Une soirée au Regina Sketch Club), 1944, aquarelle sur papier, Archives et collections spéciales de l’Université de Regina.

Le Regina Sketch Club, premier groupe de la ville centré sur les artistes, prospère à une époque où les occasions locales de perfectionnement artistique sont rares en dehors des cours formels offerts au Regina College. D’abord connu sous le nom de Regina Art Club, le groupe est fondé en 1922 par des figures de proue du comité des beaux-arts et des arts appliqués du Local Council of Women, dont Harriette Keating et Dorothea Sheldon-Williams, en collaboration avec l’artiste et enseignant du Regina College Joseph Henry Lee-Grayson, ainsi que Francis Portnall, l’un des architectes les plus en vue de la ville. À l’instar d’autres clubs de dessin au Canada, ses membres privilégient la critique entre pairs plutôt que l’enseignement magistral, faisant de l’échange et de l’évaluation collective le cœur de leur pratique.

 

Les séances de dessin se tiennent le mercredi soir et le samedi après-midi, d’abord dans la Tower Room du Regina College, puis dans des locaux permanents aménagés dans le grenier du palais de justice de Regina. Hormis quelques sorties estivales ponctuelles consacrées au dessin en plein air, les rencontres sont le plus souvent centrées sur le travail d’après modèle vivant. L’admission au club est conditionnelle à l’approbation d’échantillons de travaux par le comité exécutif. Tout au long de son existence, le club compte rarement plus de quinze membres, un effectif modeste comparativement à celui des clubs de dessin d’autres villes de l’Ouest canadien, notamment le Winnipeg Sketch Club, qui réunit environ soixante-quinze membres.

 

Les membres du comité exécutif du club siègent sur le jury de l’exposition annuelle, présentée chaque mois de mai, le plus souvent au Regina College ou à la bibliothèque publique de Regina. L’exposition annuelle de 1928, tenue cette année-là au palais de justice de Regina, réunit au total 170 œuvres réalisées par seize membres. Comme c’est généralement le cas pour les expositions du club, la majorité des œuvres présentées sont des portraits et des études de figures au fusain et au pastel, exécutés d’après modèle vivant au cours d’une seule séance de deux heures. À la fin des années 1930, le club opère toutefois une modification significative de ses pratiques en encourageant les membres à dessiner de mémoire.

 

Bien que le Regina Sketch Club adopte une orientation relativement restrictive, centrée sur les conventions du dessin, il remplit néanmoins son objectif principal : offrir à ses membres un lieu où développer leur pratique artistique au contact d’autres artistes, à une époque où les possibilités de formation en arts demeurent rares dans la ville. Le club demeure actif pendant plus de quarante ans avant de se dissoudre en 1965.

 

Exposition du Regina Sketch Club, palais de justice de Regina, 1928, photographie non attribuée.

 

 

1948 : Le Saskatchewan Arts Board (SK Arts)

Le Saskatchewan Arts Board (SAB), aujourd’hui connu sous le nom de SK Arts, se situe au cœur de la programmation artistique de la province depuis sa fondation. Créé au début de 1948 par le gouvernement nouvellement élu de la Co-operative Commonwealth Federation (CCF), le SAB constitue le premier conseil des arts de ce type en Amérique du Nord. De manière générale, sa mission, en accord avec les idéaux de la CCF, vise à démocratiser les arts par l’éducation des adultes et par des initiatives communautaires de proximité. Comme l’énonce son tout premier rapport annuel, le mandat du SAB consiste à « offrir aux citoyennes et citoyens de la province de meilleures occasions de s’engager dans des activités créatives dans les domaines du théâtre, des arts visuels, de la musique, de la littérature et des métiers d’art, avec un encadrement et un leadership qualifiés, et à établir et à rehausser les normes de ces pratiques à l’échelle provinciale».

 

David C. Smith, recruté par la CCF en 1946 pour diriger la division de la formation aux adultes du ministère de l’éducation de la Saskatchewan joue un rôle déterminant dans la création du SAB. L’une de ses premières décisions consiste à embaucher Norah McCullough (1903-1993) afin d’assurer la gestion opérationnelle de l’organisme. McCullough a auparavant travaillé au Musée d’art de Toronto (aujourd’hui le Musée des beaux-arts de l’Ontario) auprès d’Arthur Lismer (1885-1969), puis au Musée des beaux-arts du Canada.

 

David Ross fait une démonstration d’une technique de poterie, l’amincissement, à la boutique d’artisanat du Saskatchewan Arts Board au Valley Centre, Fort Qu’Appelle, août 1956, photographie d’Olive B. Roberts.

Sous la direction de McCullough, le SAB met en place et diffuse un programme particulièrement riche d’expositions d’art, dont une exposition annuelle présentée de 1950 à 1965, ainsi que des concerts, des productions théâtrales, des projections de films et des conférences, qui circulent dans les petites villes et les districts agricoles de l’ensemble de la province. Des festivals et des ateliers consacrés aux métiers d’art, animés par des spécialistes, célèbrent notamment les communautés norvégienne, danoise et ukrainienne de la Saskatchewan, parmi bien d’autres. En 1954, le SAB transforme un presbytère de Fort Qu’Appelle en atelier destiné à des stages de céramique, dispensés par un artiste résidant et travaillant sur place. David Ross (1925-1974) devient le deuxième artiste à occuper cet atelier, baptisé Craft House, où il travaille de 1956 à 1961, tout en parcourant la province pour donner des conférences et des ateliers pour le compte du SAB. Ross achète par la suite la Craft House et s’associe à Folmer Hansen (1930-2014) pour fonder le Hansen-Ross Pottery.

 

En 1968, le SAB lance à Weyburn un projet pilote d’artiste en résidence d’une durée d’un an et choisit Wayne Morgan, ancien résident de la ville et diplômé du programme d’arts de Regina College, comme premier artiste participant. Au cours de sa résidence, Morgan organise plusieurs expositions, une expérience qui lui procure des retombées professionnelles immédiates. À l’issue du programme, il assume le poste clé de directeur de la galerie d’art de la bibliothèque publique de Regina, laquelle devient par la suite la Dunlop Art Gallery.

 

Dès ses débuts, le SAB entreprend la constitution d’une collection permanente d’œuvres créées en Saskatchewan, incluant l’art populaire et les métiers d’art. La majorité des acquisitions se fait dans le cadre de son exposition annuelle; la première a lieu en 1950, année où l’organisme acquiert By the Radio (Près de la radio), 1950, de McGregor Hone. Après le départ de Norah McCullough en 1958, une succession de directions engagées, dont Donald Harvey, N. George Shaw, Vern Bell et Joy Cohnstaedt, maintient un niveau élevé de soutien aux artistes de la province. Aujourd’hui dirigé par Lisa Bird-Wilson, première cheffe de direction autochtone de l’organisme, SK Arts continue d’enrichir la plus importante collection publique d’art de la Saskatchewan, qui compte désormais plus de 3 700 œuvres réalisées par 850 artistes, tous moyens d’expression confondus.

 

 

1953 : La Norman MacKenzie Art Gallery (MacKenzie Art Gallery)

La Norman MacKenzie Art Gallery ouvre ses portes en 1953. Première galerie d’art publique de la ville, elle est établie sur le campus de Regina de l’Université de la Saskatchewan, dix-sept ans après que l’avocat réginois Norman MacKenzie a légué à l’université sa vaste collection d’œuvres d’art ainsi que des fonds destinés à la création d’un musée. Sous la direction de son premier directeur, Richard Simmins (1924-1999), la galerie connaît rapidement un vif succès. Sa programmation publique novatrice et la tenue régulière d’expositions contribuent à convaincre l’université d’agrandir la galerie afin d’y intégrer trois étages d’espaces d’exposition, des zones administratives et techniques, ainsi que des ateliers et des bureaux pour l’école des beaux-arts du Regina College. L’agrandissement, conçu par l’architecte Kiyoshi Izumi, reçoit une mention honorable la médaille Massey pour l’architecture.

 

Vue de l’installation de Images and Studies by Win Hedore (Ted Godwin, Ken Lochhead, and Ron Bloore)  (Images et études de Win Hedore ​[Ted Godwin, Ken Lochhead et Ron Bloore​]) à la Norman MacKenzie Art Gallery, Regina, 1960, photographie non attribuée.

Simmins est remplacé par Ronald Bloore (1925-2009), qui enrichit la collection de la galerie par plusieurs acquisitions audacieuses, dont Mother and Child II (Mère et enfant II), 1945, du sculpteur britannique Jacques Lipchitz (1891-1973) et The Return of the Sun (Le retour du soleil), 1961, de la graveuse inuite Kenojuak Ashevak (1927-2013). Plusieurs expositions organisées par Bloore remettent en question le conservatisme du milieu artistique réginois. La plus marquante est sans doute celle de 1960 présentant dix-neuf sculptures réalisées à partir de matériaux trouvés, attribuées à une sculptrice fictive nommée Win Hedore. Plus tard la même année, The May Show (L’exposition de mai) expose pour la première fois des œuvres non figuratives de sept artistes, dont cinq participeront l’année suivante à l’exposition déterminante Five Painters from Regina (Cinq peintres de Regina) présentée au Musée des beaux-arts du Canada en 1961.

 

À la suite de la démission de Bloore en 1967, Nancy Dillow (1928-2021) est nommée directrice de la galerie. Durant son mandat, elle maintient la politique d’acquisition tournée vers l’avant amorcée par Bloore, tout en renforçant l’engagement de la galerie envers l’art contemporain en Saskatchewan, notamment par des expositions telles que John Nugent & Ted Godwin (John Nugent et Ted Godwin), 1971, et New Clay in Regina (Céramique nouvelle à Regina), 1974. En 1971, avec l’appui du Conseil des arts du Canada et de l’Université de la Saskatchewan, Dillow lance le programme communautaire, une initiative expérimentale visant à « rapprocher l’art du public». Ce programme offre des expositions, dont la première exposition itinérante, Saskatchewan: Art and Artists (Saskatchewan : art et artistes) ainsi que d’autres activités culturelles dans diverses communautés du sud de la Saskatchewan.

 

Carol Phillips, embauchée en 1975 pour coordonner les expositions et assurer la gestion du programme communautaire, est nommée directrice en 1979. Sous sa direction, la galerie réalise des avancées majeures dans la représentation de l’art autochtone. Avant même son entrée en fonction comme directrice, Phillips coorganise 100 Years of Saskatchewan Indian Art 1830–1930 (100 ans d’art autochtone en Saskatchewan 1830-1930), 1975, une exposition marquant la première fois qu’un musée public canadien présente des objets autochtones traditionnels en tant qu’œuvres d’art à part entière. En 1981, elle organise la première exposition d’art inuit issue de la collection de Morris (1917-2004) et Jacqueline Shumiatcher (1923-2021). L’année suivante, elle présente New Work by a New Generation (Nouvelles œuvres d’une nouvelle génération), la première exposition d’art autochtone contemporain en Amérique du Nord. Cette exposition réunit des œuvres de quinze artistes autochtones provenant de diverses régions de l’Amérique du Nord et du Mexique, dont deux établis à Regina : Bob Boyer (1948-2004) et Edward Poitras (né en 1953). À la suite de cette exposition, Phillips acquiert des peintures de Boyer et de Poitras, constituant les premières œuvres d’artistes autochtones contemporains intégrées à la collection permanente de la MacKenzie.

 

Extérieur de la MacKenzie Art Gallery avec l’œuvre Kâkikê / Forever de Duane Linklater, Regina, 2018, photographie de Don Hall.

 

Constatant que la MacKenzie avait dépassé les capacités de son bâtiment d’origine, Phillips amorce la recherche d’un lieu plus vaste et mieux adapté aux besoins de la galerie, tout en entreprenant la transformation de l’institution en organisme public à but non lucratif. Ses démarches en vue de doter la galerie d’un nouveau lieu aboutissent sous la direction de son successeur, Andrew Oko (né en 1946), qui supervise en 1990 le déménagement de la galerie dans un nouvel espace situé au sein de l’édifice T.C. Douglas Building, dans la partie sud du parc Wascana.

 

Dans ses nouveaux locaux, la MacKenzie continue de présenter des expositions marquantes, dont plusieurs sont consacrées à l’art autochtone. En 1998, sous la direction de Kate Davis (1951-2010), la galerie nomme Lee-Ann Martin (née en 1948, Mohawk, territoire de Tyendinaga) au poste de conservatrice en chef, une première pour un musée d’art public au Canada. En collaboration avec Boyer, Martin organise en 2000 l’exposition The Powwow: An Art History (Le pow-wow, une histoire de l’art). De 2007 à 2017, Michelle LaVallee (née en 1977), Ojibway et membre de la Première Nation non cédée des Chippewas de Nawash, près de Cape Croker, en Ontario, occupe le poste de conservatrice à la MacKenzie. Durant cette période, elle conçoit plusieurs expositions d’envergure, dont 13 Coyotes : Edward Poitras, 2012, et 7: Professional Native Indian Artists Inc., 2013, une exposition rétrospective réunissant des œuvres de Jackson Beardy (1944-1984), Eddy Cobiness (1933-1996), Alex Janvier (1935-2024), Norval Morrisseau (1931-2007), Daphne Odjig (1919-2016), Carl Ray (1943-1978) et Joseph Sanchez (né en 1948).

 

 

En 2021, la MacKenzie Art Gallery nomme John G. Hampton au poste de directeur général et chef de la direction, faisant de lui le premier Autochtone à diriger un musée au Canada. La collection de la galerie, qui compte plus de quatre mille œuvres, témoigne d’un engagement soutenu envers la diversité. Elle comprend notamment des ensembles consacrés à l’art autochtone contemporain, à l’art populaire de la Saskatchewan, aux œuvres européennes sur papier des dix-neuvième et vingtième siècles, ainsi qu’à la photographie canadienne.

 

 

1955 : Les ateliers d’artistes du lac Emma

Murray Point Summer School of Art, promotion de 1937, photographie non attribuée.

Avec l’ouverture de l’école d’art d’été de Murray Point en 1936, sur la rive nord du lac Emma, l’Université de la Saskatchewan devient la première université canadienne à fonder une école d’art en plein air. L’établissement forme, au fil des années, des générations de pédagogues et d’artistes, notamment des artistes de Saskatchewan de renommée nationale comme McGregor Hone, Wynona Mulcaster et Ruth Pawson (1908-1994). Près de vingt ans plus tard, en 1955, les professeurs de Regina College Kenneth Lochhead et Arthur McKay convainquent l’université d’ouvrir, sur le même site, les ateliers d’artistes du lac Emma. Bénéficiant d’un important soutien financier de la Saskatchewan Arts Board (aujourd’hui SK Arts), cet atelier intensif de deux semaines destiné aux artistes de profession connaît son apogée à la fin des années 1950 et au début des années 1960. C’est à cette période que les artistes de Regina réagissent aux courants modernistes qui transforment l’art au Canada et aux États-Unis, contribuant ainsi à asseoir la réputation de Regina comme centre majeur de l’art canadien.

 

La première école d’été est créée grâce, notamment, aux efforts d’Augustus Kenderdine, associé à l’université depuis 1922. Fasciné par les forêts et les lacs du nord de la Saskatchewan, Kenderdine commence à passer ses étés au lac Emma au début des années 1930, où il peint notamment Reflections, Emma Lake (Reflets, lac Emma), v.1934. Il propose alors à Walter C. Murray, président de l’Université de la Saskatchewan, la création d’un camp d’été à proximité du lac. Séduit par le projet, Murray confie à Kenderdine la direction de l’école d’été et l’enseignement de la peinture en plein air. Peu après, Gordon Snelgrove, premier historien de l’art professionnel de la province, est recruté afin d’assurer des cours d’histoire de l’art et d’appréciation artistique. L’école met principalement l’accent sur les méthodes d’enseignement des arts à l’école, et la plupart des personnes qui fréquentent le cours les premières années sont des pédagogues, principalement des femmes, dont un certain nombre deviennent par la suite des artistes de renom en Saskatchewan.

 

Augustus Kenderdine, Reflections, Emma Lake (Reflets, lac Emma), v.1934, huile sur toile, 40,6 x 55,7 cm, Musée Glenbow, Calgary.

 

Les ateliers d’artistes du lac Emma amorcés en 1955 se tiennent sur le même site au mois d’août, à la suite des cours d’été. Conçus afin de renforcer les liens avec le milieu artistique au-delà de la Saskatchewan et de stimuler l’expérimentation créative, ces ateliers de renommée internationale sont animés par des artistes modernistes et des critiques d’art de premier plan. Parmi les figures invitées durant les premières années figurent notamment les Canadiens Jack Shadbolt (1909-1998) et Joseph Plaskett (1918-2014), ainsi que les Américains Will Barnet (1911-2012) et Barnett Newman (1905-1970). La promotion de l’abstraction comme idéal moderniste par ces intervenants contribue de manière déterminante à élargir les horizons de bon nombre de personnes participant aux ateliers et incite les artistes qui seront plus tard connus sous le nom des Regina Five à s’engager dans la peinture non figurative à la fin des années 1950.

 

Barnett Newman, Vir Heroicus Sublimis, 1950-1951, huile sur toile, 242,2 x 541,7 cm, The Museum of Modern Art, New York.

Tout au long des années 1960, les ateliers constituent un catalyseur majeur de l’art moderne en Saskatchewan et attirent de nombreux artistes provenant de l’ensemble de la province, dont Dorothy Knowles (1927-2023), établie à Saskatoon. Parmi les figures marquantes ayant dirigé les ateliers figurent John Ferren (1905-1970) en 1960 et Hermann Cherry (1909-1992) en 1961, deux artistes new-yorkais reconnus, alors profondément engagés dans une pratique fondée sur l’abstraction. En 1962, le critique d’art Clement Greenberg (1909-1994) dirige l’un des ateliers les plus influents jamais tenus au lac Emma. Sa défense de la peinture colour-field exerce une influence déterminante sur des artistes saskatchewanais tels que Kenneth Lochhead, Douglas Morton (1926-2004) et William Perehudoff (1918-2013).

 

La réputation des ateliers du lac Emma s’accroît tout au long des années 1960 et attire des artistes de premier plan provenant de l’extérieur de la province, notamment Guido Molinari (1933-2004), établi à Montréal, et Toni Onley (1928-2004), de Vancouver. Des artistes new-yorkais de renom continuent également d’en assurer la direction, parmi lesquels Kenneth Noland (1924-2010) en 1963, Jules Olitski (1922-2007) en 1964, Frank Stella (1936-2024) en 1967 et Donald Judd (1928-1994) en 1968, tous engagés dans des pratiques non figuratives. Ces ateliers exercent une influence déterminante sur une seconde génération de peintres en Saskatchewan, dont Robert Christie (né en 1946), Bruce Parsons (né en 1937) et Joan Rankin (1927-2014).

 

Guido Molinari et Clement Greenberg au lac Emma, 1962, photographie non attribuée, Bibliothèque et archives du Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa.
Joan Rankin, Deep Purple Field (Champ violet profond), 1965, acrylique sur toile, 208,3 x 157,5 cm, Moose Jaw Museum & Art Gallery.

 

Au cours des années 1970, les cours d’été et les ateliers connaissent d’importantes transformations. Lorsque l’Université de Regina devient une institution autonome en 1974, le programme du lac Emma passe sous la responsabilité du directeur du département des beaux-arts de l’Université de la Saskatchewan, Otto Rogers (1935-2019), qui met en place un programme d’été intégré d’une durée de six semaines. Les étudiants et étudiantes souhaitant obtenir des crédits doivent alors suivre l’ensemble de la session, alors que les autres peuvent ne prendre part qu’à un ou plusieurs des trois cours offerts.  Malgré le succès de l’édition de 1977, marquée notamment par un atelier mémorable dirigé par le sculpteur Anthony Caro (1924-2013), les cours sont annulés en 1978 en raison d’un nombre insuffisant d’inscriptions.

 

À partir de 1979, l’Université de la Saskatchewan cesse d’offrir des cours crédités, tout en maintenant les ateliers destinés aux artistes de profession. Cette année-là, les ateliers sont dirigés par l’artiste Friedel Dzubas (1915-1994) et par John Elderfield, conservateur du Museum of Modern Art. Toutefois, à ce stade, plusieurs membres de la communauté artistique commencent à considérer que l’âge d’or du lac Emma est révolu. Ronald Bloore, notamment, affirme que les ateliers sont morts et qu’ils ne devraient pas être relancés.  Malgré ces prises de position et les transformations majeures du monde de l’art, marquées entre autres par l’émergence de nouvelles pratiques telles que la performance et la vidéo, la composante des ateliers du programme du lac Emma se poursuit jusqu’en 2012, année où l’Université de la Saskatchewan suspend le programme pour des raisons financières.

 

Robert Christie peignant au lac Emma, 1979, photographie de Maggie Callahan, Bibliothèque et archives du Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa.
Robert Christie, Razzle Dazzle (Tape-à-l’œil), 1979, acrylique sur toile, 195 x 144,8 cm, collection privée.

 

 

1962 : La Dunlop Art Gallery

La Dunlop Art Gallery ouvre ses portes en 1962 dans la nouvelle succursale centrale de la bibliothèque publique de Regina. Prenant appui sur le premier achat d’œuvre d’art effectué par la bibliothèque en 1948, la Dunlop poursuit le développement d’une collection permanente d’importance contemporaine et historique au service de la population de Regina et de la Saskatchewan. Une succession de directeurs/conservateurs, à commencer par la nomination de Wayne Morgan en 1970, transforme cette modeste galerie de bibliothèque en un centre d’avant-garde consacré à l’exploration créative. Aujourd’hui, la galerie demeure un chef de file dans la présentation de programmes multidisciplinaires axés sur l’art et la culture contemporains.

 

Victor Cicansky, French Pantry Shelf (Étagère de garde-manger à la française), 1981, bois, peinture, argile cuite à basse température, glaçure, 182,5 x 102,3 x 30,6 cm, Dunlop Art Gallery, Regina.
David Garneau, Métis in the Academy (Métis à l’Académie), 2019, acrylique sur toile, 122 x 79 cm, Dunlop Art Gallery, Regina.

 

Le premier directeur de la galerie est Bruce Parsons (né en 1937), artiste montréalais diplômé de l’Ontario College of Art (aujourd’hui l’Université de l’ÉADO). Participant aux ateliers du lac Emma dirigés par Kenneth Noland, Jules Olitski et Frank Stella, Parsons se concentre principalement sur les tendances récentes de la peinture, qu’il met de l’avant à travers des expositions des œuvres des artistes Arthur McKay et Douglas Morton, membres du groupe Regina Five. Bien que formé dans une perspective moderniste, Parsons reconnaît également l’émergence du mouvement expérimental de la céramique connu sous le nom de Regina Clay et présente, dès 1967, des œuvres de ses principaux représentants, Victor Cicansky (1935-2025) et Marilyn Levine. Sous sa direction, la Dunlop met en place l’un des premiers programmes de location d’œuvres d’art au pays, permettant aux usagères et usagers de la bibliothèque d’emprunter peintures, estampes et photographies provenant de la collection de la galerie.

 

Sous la direction de Wayne Morgan, de 1970 à 1984, la Dunlop professionnalise son personnel et sa programmation, tout en développant un centre de ressources et des galeries dans deux succursales du réseau des bibliothèques. Morgan supervise une programmation d’expositions dynamique qui met en lumière des pratiques peu représentées, notamment la photographie, le tissage et la confection de courtepointes. Profondément engagé envers l’art de la Saskatchewan dès le début de sa carrière, il contribue à raviver l’intérêt contemporain pour les artistes populaires de la province. En 1973, il présente Windmills, Wagons and Railroads (Moulins à vent, wagons et chemins de fer), une exposition réunissant des œuvres de Cicansky, Fred Moulding (1894-1993) et William McCargar (1906-1980), rarement montrées dans les galeries dites « sérieuses ». Morgan présente également d’autres pratiques considérées comme marginales dans des expositions telles que Saskatchewan Quilts (Courtepointes de Saskatchewan) en 1972 et Old Bedfellows: Early Saskatchewan Quilts (Vieilles compagnes de lit : premières courtepointes de la Saskatchewan) en 1973.

 

Vue de l’installation de Work, Weather and the Grid: Agriculture in Saskatchewan (Le travail, la météo et quadrillage : l’agriculture en Saskatchewan) à la Dunlop Art Gallery, Regina, mai 1991, photographie de Patricia Holdsworth.

Après le départ de Morgan en 1984, une succession de directeurs/conservateurs poursuit cette programmation novatrice et ces standards d’exposition élevés, transformant la petite galerie de bibliothèque en un centre de recherche et d’expérimentation artistique de pointe. Nommée en 1991, Helen Marzolf (née en 1953) fait appel à des commissaires externes pour plusieurs expositions, notamment Rosemary Donegan et Joan Borsa, tout en rehaussant considérablement la qualité des publications de la Dunlop. Parmi celles-ci figurent les catalogues des expositions Work, Weather, Grid: Agriculture in Saskatchewan (1991), Ann Harbuz: Inside Community, Outside Convention (1995) et Taras Polataiko: Scotoma (1998), ce dernier étant mis en nomination pour le Saskatchewan Book Award en 2001. Sous sa direction, Marzolf organise également plusieurs expositions individuelles consacrées à des artistes femmes de la Saskatchewan encore peu connues, dont Rita McKeough (née en 1951) et Leesa Streifler (née en 1957).

 

Depuis 2020, sous la direction de la directrice et conservatrice Alyssa Fearon, la Dunlop élargit sa programmation afin de s’attarder davantage aux contextes sociaux de l’art. Parmi les expositions récentes figurent the excess is ritual (l’excès comme rituel), 2023, qui explore la réappropriation de rituels et d’esthétiques queer; Nadya Kwandibens: The Red Chair Sessions (Nadya Kwandibens : les sessions de la chaise rouge), 2024, une exposition qui célèbre les réalisations des peuples autochtones tout en remettant en question les récits coloniaux; et BLACK PRAIRIES (PRAIRIES NOIRES), 2025, qui rend hommage à la production culturelle des personnes noires et afrodescendantes dans les Prairies depuis la fin du dix-neuvième siècle.

 

 

1974 : La Rosemont Art Gallery (Musée des beaux-arts de Regina)

Avec pour mission d’atteindre de nouveaux publics et de répondre aux demandes de la communauté en matière de programmation locale, la Rosemont Art Gallery est créée en 1974 comme site satellite de la Norman MacKenzie Art Gallery. Tout au long de son histoire, la galerie contribue de manière significative à l’art contemporain réginois grâce à son soutien constant aux artistes en émergence.

 

Ruth Pawson, Early Summer in the Valley (Au début de l’été dans la vallée), s.d., huile sur carton entoilé, 50,8 x 40,6 cm, collection privée.

 

Plusieurs des premières expositions de la galerie sont organisées à partir d’œuvres issues de la collection de la MacKenzie. L’exposition Saskatchewan Discovered: The Qu’Appelle Valley (La Saskatchewan révélée : la vallée de la Qu’Appelle), 1976, par exemple, présente des peintures et des photographies de James Henderson, Robert Hurley (1894-1980), Ruth Pawson et d’autres artistes. The Spirit and Form of Abstraction (L’esprit et la forme de l’abstraction), une importante exposition consacrée à l’abstraction du vingtième siècle, est organisée en 1977 dans le cadre de la programmation communautaire de la MacKenzie. À l’exception de deux œuvres prêtées par l’Art Gallery of Greater Victoria, l’exposition réunit des œuvres provenant de la collection de la MacKenzie, dont celles des artistes ontariens Jack Bush (1909-1977) et Harold Town (1924-1990), membres du groupe Painters Eleven.

 

De gauche à droite : Arlene Franco, Jane Combe et la directrice/conservatrice Karen Schoonover lors du vernissage de l’exposition The Birth Project (Le projet de naissance) de Judy Chicago à la Rosemont Art Gallery, Regina, 1986, photographie non attribuée.

En 1978, la Rosemont organise une exposition soulignant le soixante-quinzième anniversaire de Regina, mettant en lumière les artistes et les organisations qui ont marqué les débuts de l’art à Regina, notamment le Local Council of Women, le Regina Sketch Club et la Women’s Art Association of Saskatchewan. La même année, Karen Schoonover (née en 1952) devient la première directrice-conservatrice à temps plein de la galerie. Sous sa direction, de 1978 à 2015, la Rosemont présente cinq ou six expositions par année, accordant une place croissante aux artistes de l’Ouest canadien, tels que Bob Boyer, David Garneau (né en 1962), Nancy Crites (née en 1951), Jane Turnbull Evans (1947-1998), Gerald McMaster (né en 1953) et Sherry Farrell Racette (née en 1952). Des expositions itinérantes ponctuent également la programmation; à ce titre, The Birth Project (Le projet de naissance), une installation de l’artiste américaine Judy Chicago (née en 1939), est présentée en 1986.

 

En 1984, la Rosemont déménage dans un espace du Neil Balkwill Civic Arts Centre, un complexe d’ateliers appartenant à la Ville de Regina. Ce nouvel emplacement rend la galerie plus accessible au public et permet d’élargir la programmation, qui comprend désormais des ateliers, des conférences et des visites scolaires. Dans ce contexte, la galerie continue de produire une remarquable diversité d’expositions, dont Transcendent Squares (Carrés transcendants), 2003, une vaste enquête sur l’abstraction contemporaine dans l’Ouest canadien.

 

Témoignant de son importance croissante, la Rosemont est renommée Musée des beaux-arts de Regina en 2005. Jusqu’à son départ en 2015, Schoonover poursuit le développement de la galerie comme lieu de diffusion du travail d’artistes en émergence de la région, notamment Katherine Boyer, Ruth Cuthand (née en 1954), Ayla Dymterko (née en 1988), Gabriela García-Luna (née en 1963) et Sheila Orr (née en 1964). Après son départ, Holly Fay assume la direction, suivie de Jess Richter puis de Sandee Moore. Fidèle à son engagement envers les artistes en émergence, la galerie présente récemment, sous la direction de Moore, une et de peintures de Sheila Nourse, Deborah Potter (née en 1952) et Leesa Streifler, qui interrogent les stéréotypes et les préjugés liés au vieillissement et aux femmes âgées.

 

Vue de l’installation de III : Deborah Potter, Leesa Streifler, Sheila Nourse au Musée des beaux-arts de Regina, 2025, photographie de Don Hall.

 

1976 : Le Saskatchewan Indian Federated College (Université des Premières Nations du Canada)

Aboutissement de nombreuses années d’efforts soutenus visant à améliorer l’éducation autochtone dans la province, le Saskatchewan Indian Federated College (SIFC) est fondé en mai 1976 à la suite d’une entente entre la Fédération des nations indiennes de la Saskatchewan et l’Université de Regina. L’établissement a pour mission de répondre aux besoins académiques, culturels et spirituels de la population étudiante des Premières Nations. Lloyd Barber, alors président de l’Université de Regina, soutient avec enthousiasme cette initiative et affirme, peu après son ouverture, qu’elle « pourrait bien constituer l’un des développements historiques les plus importants des soixante-cinq ans d’existence de l’université ».

 

Université des Premières Nations du Canada, bâtiment conçu par Douglas Cardinal, s.d., photographie de FNUniv Communications.

Bien qu’il soit situé sur le campus de l’Université de Regina, le SIFC demeure responsable de l’élaboration de son propre programme d’études ainsi que de l’embauche de son corps professoral et de son personnel. Dès sa première année, l’établissement accueille neuf personnes étudiantes, qui peuvent s’inscrire à des programmes comprenant l’enseignement des langues autochtones, le travail social, la formation à l’enseignement, les beaux-arts, l’histoire de l’art et les sciences sociales. Ida Wasacase, figure marquante de la défense de l’éducation autochtone, en devient la première présidente. Le programme de beaux-arts encourage les artistes autochtones à inverser la tendance post-traité qui consistait à produire des œuvres destinées au marché du souvenir, en cherchant plutôt à préserver et à interpréter les philosophies autochtones, notamment le respect de la nature. Parmi les premiers enseignants du programme figurent Bob Boyer, Gerald McMaster et Edward Poitras, qui ont tous exercé une influence déterminante sur le milieu artistique de Regina. Plusieurs artistes exceptionnels détiennent un diplôme de l’établissement dont Sheila Orr et Jerry Whitehead (né en 1957).

 

En 1994, le SIFC obtient l’adhésion à part entière à l’Association des universités et collèges du Canada, acquérant ainsi une reconnaissance équivalente à celle des autres universités canadiennes. Cette accréditation lui permet d’offrir des programmes menant à l’obtention de diplômes, dont un baccalauréat en beaux-arts axé sur les pratiques artistiques autochtones contemporaines, historiques et traditionnelles, ainsi que sur l’innovation. En juin 2003, l’établissement prend le nom d’Université des Premières Nations du Canada. Cette étape est soulignée par l’inauguration d’un nouveau bâtiment conçu par l’architecte de renom Douglas Cardinal (né en 1934), dont l’architecture cherche à s’harmoniser avec le paysage des Prairies entourant le campus.

 

L’architecte Douglas Cardinal dans le hall d’entrée de l’Université des Premières Nations du Canada, s.d., photographie de Douglas Cardinal Architect Inc.
Sheila Orr, Returning Tainted Gifts (Rendre les cadeaux contaminés), 1999, acrylique, techniques mixtes (bouleau, piquants, griffes d’ours, tendons, tissu) sur panneau de contreplaqué, 47,5 x 58,2 x 16,5 cm, Collection permanente SK Arts, Regina.

 

Depuis sa création, l’Université des Premières Nations du Canada emploie plusieurs pédagogues et artistes de premier plan, dont Judy Anderson, Keith Bird (né en 1955) et Lionel Peyachew (né en 1957), trois artistes visuels en activité. Peyachew, en particulier, s’impose comme l’un des artistes majeurs de Regina. Son travail, qui s’exprime en peinture et en sculpture, intègre également des pratiques traditionnelles telles que le perlage et le travail au piquant de porc-épic. Parmi ses œuvres les plus connues figure The Four Directions (Les quatre directions), 2005, installée à l’Université de Regina. Cette sculpture explore la signification des quatre directions de la roue de la médecine utilisée par les Sages comme outil philosophique et pédagogique.

 

 

1982 : Neutral Ground

Au Canada, le mouvement des centres d’artistes autogérés voit le jour dans les années 1960 et 1970. Il promeut une approche de la diffusion et de l’exposition de l’art contemporain menée par les artistes mêmes, donnant naissance à des « galeries parallèles » qui fonctionnent en marge des infrastructures artistiques officielles du pays. Le premier centre d’artistes autogéré de Regina, Neutral Ground, est cofondé en 1982 par Nida Home Doherty (née en 1950) et Roger Lee afin d’offrir des occasions aux artistes en émergence travaillant avec des formes d’art non traditionnelles, telles que la performance, la vidéo et l’installation. Ces pratiques sont alors peu représentées dans les lieux d’exposition établis de la ville, notamment à la Norman MacKenzie Art Gallery et à la Dunlop Art Gallery.

 

Installation flottante et performance de Neutral Ground sur le lac Wascana, lancement du Neutral Ground Artist-Run Centre, Regina, 1982, photographie non attribuée.

L’histoire de la fondation de Neutral Ground repose en grande partie sur l’arrivée récente de Doherty à Regina en provenance de London, en Ontario, où elle était membre de la Forest City Gallery, l’un des principaux centres d’artistes autogérés au pays. Lee, professeur en histoire de l’art à l’Université de Regina, partage son intérêt pour l’expérimentation créative et la collaboration interdisciplinaire. Le nom Neutral Ground est choisi afin de souligner la position de neutralité de la galerie par rapport aux hiérarchies de l’expression artistique qui dominent alors les institutions artistiques établies de la ville.

 

Fonctionnant d’abord sans lieu permanent, Neutral Ground réalise son tout premier projet sous la forme d’un radeau carré de 2,4 mètres de côté, recouvert de gazon et ancré au milieu du lac Wascana, sur lequel des artistes sont invités à présenter des performances. Parmi les participantes figure Christa Donaldson (1947-2020), qui installe sur le radeau un large cadre à travers lequel le public, observant à distance, peut composer de loin des vues panoramiques du littoral.

 

Au début de l’année suivante, Neutral Ground présente sa première exposition en salle dans un espace temporaire du Victoria Park Building. L’exposition réunit des œuvres de six artistes de la région, dont Nida Home Doherty, Ryan Arnott (né en 1952), Pam Bjornson, Marsha Kennedy, Ronald McLellan (né en 1956) et Lillian Tomiuk, qui proposent une œuvre d’art conceptuel. La galerie continue d’occuper des lieux provisoires jusqu’en 1985, année où elle s’installe dans son tout premier espace permanent, inauguré par une exposition des membres intitulée Alternating Currents (Courants alternatifs). Le fait de disposer de son propre espace a permis à la galerie d’élargir sa programmation et d’accéder à de nouvelles sources de financement.

 

Vue de l’installation de l’exposition des membres Ten-Year Anniversary Exhibition au Neutral Ground Artist-Run Centre, Regina, 1992, photographie non attribuée.

 

En 1997, Neutral Ground lance Soil Digital Media Suite, un programme qui explore les intersections entre les beaux-arts et la technologie, souvent en collaboration avec des organismes locaux tels que Queer City Cinema et la Saskatchewan Filmpool Cooperative. La galerie poursuit cet intérêt pour les médias expérimentaux en 1999 en présentant le travail de huit artistes autochtones d’art contemporain dans CyberPowPow 2, une fin de semaine de programmation déployée dans un espace virtuel. Les artistes multimédias Lori Blondeau (née en 1964) et Skawennati (née en 1969) figurent parmi les premières créatrices des Premières Nations au Canada à investir Internet comme plateforme de création et de diffusion artistique. Soil Digital Media Suite demeure un volet de la programmation de Neutral Ground jusqu’en 2015.

 

Parmi les expositions récentes présentées à Neutral Ground figure Canada’s Rectangle (Le rectangle du Canada), 2017, dont le titre fait référence aux frontières géopolitiques de la Saskatchewan, qui apparaissent comme un rectangle lorsqu’on les observe sur une carte. Cette exposition avec jury réunit des œuvres de vidéo, de sculpture, de collage, d’installation in situ et de performance réalisées par des artistes de la Saskatchewan en émergence, dont Cruz Anderson et Zoë Schneider. Sous la direction d’Emily Nestor, le centre poursuit son rôle de chef de file dans la médiation et la diffusion des pratiques artistiques émergentes, expérimentales et multidisciplinaires à Regina, souvent en collaboration avec d’autres organismes artistiques locaux. La galerie entreprend actuellement la numérisation d’éphémères documentant plus de quarante ans d’activités.

 

 

1993 : Le Sâkêwêwak First Nations Artists’ Collective

Depuis sa création en 1993, le deuxième centre d’artistes autogéré de Regina, le Sâkêwêwak First Nations Artists’ Collective, offre un espace essentiel aux artistes autochtones en émergence pour exposer leur travail et tisser des liens avec d’autres artistes. La communauté artistique autochtone locale s’organise d’abord en 1991 sous le nom d’Ironbow, avant de s’incorporer sous l’appellation Circle Vision Arts Corporation, un organisme provincial de services artistiques autochtones. En 1993, avec l’appui de Circle Vision, des membres établis à Regina amorcent des activités indépendantes sous le nom de Sâkêwêwak, un mot cri des Plaines signifiant « ils émergent » ou « ils entrent dans le champ de vision ». Parmi les personnes fondatrices de cette nouvelle entité figurent Robin Brass, Reona Brass (née en 1966), Sherry Farrell Racette, Edward Poitras et Âhasiw Maskêgon-Iskwêw (1958-2006).

 

Spectacle en direct au Festival annuel des conteurs Sâkêwêwak 2023, Regina, février 2023, photographie de sweetmoon photography.

Le nom Sâkêwêwak est choisi afin de refléter le désir de la communauté de se doter d’un organisme soutenant l’émergence de nouvelles pratiques artistiques et donnant voix aux préoccupations des artistes autochtones contemporains. La programmation de Sâkêwêwak se concentre d’abord sur le développement professionnel. Par la suite, l’organisme établit des partenariats qui lui permettent de proposer une programmation régulière comprenant des expositions, des projections, des concerts et des performances, dont le Sâkêwêwak Annual Storytellers Festival.

 

En 2003, Sâkêwêwak entreprend un projet visant à conjuguer les nouveaux médias et les formes d’art autochtones. L’idée est élaborée par Bently Spang (né en 1960), artiste multimédia de la Nation Tsitsistas/Suhtai, au Montana, qui s’intéresse aux parallèles entre les raves et les pow-wow traditionnels. La coordonnatrice de programme Reona Brass développe cette proposition sous la forme d’une série d’ateliers, à l’issue desquels les personnes participantes présentent le fruit de leur travail lors du pow-wow Tekeno, dans la vallée de la Qu’Appelle.

 

Sâkêwêwak poursuit le développement de programmes novateurs, souvent en collaboration avec d’autres organismes locaux. En 2016, le collectif s’associe à Plain Red Art Gallery pour présenter le Symposium des artistes autochtones : Activisme et éducation par les arts à l’Université des Premières Nations. L’artiste métisse Christi Belcourt (née en 1966) en est la conférencière principale. Commissaire de l’exposition itinérante nationale Walking With Our Sisters/Marchons avec nos sœurs présentée à l’université en 2013, Belcourt est associée à ce projet rassemblant plus de 1 700 empeignes de mocassins réalisées par des artistes en hommage aux femmes autochtones disparues et assassinées au Canada.

 

Vue de l’installation de Walking With Our Sisters/Marchons avec nos sœurs à l’Université des Premières Nations du Canada, Regina, novembre 2013, photographie de Bryan Schlosser / Regina Leader-Post.

 

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