Habitant ou En se préparant à fumer, 1872-1910
William Raphael, Habitant ou En se préparant à fumer, 1872-1910
Huile sur toile, 35 x 27 cm
Collection de Jonathan Wener, Montréal
Au début des années 1870, William Raphael met en place un type de représentation qui, par la suite, devient récurrent dans son répertoire. De manière très simplifiée, détachée de la narration des scènes de genre et du portrait individualisé, il réalise une image de l’habitant canadien-français dans un intérieur domestique. Cette image, quelque peu redevable à Cornelius Krieghoff (1815-1872) et à ses têtes d’habitants, comme Le fumeur, 1855-1860, précède de plusieurs années les œuvres de Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté (1869-1937), exploitant le même sujet, comme dans Le père Moreau, 1921. Pour Raphael, représenter l’habitant lui permet de reconstituer, de manière sensible et empathique, l’univers de ces modestes gens, généralement des cultivateurs qui habitent les régions rurales du Québec. Inscrit dans un décor dépouillé, rustre, l’homme est assis et son visage ne permet aucune plaisanterie. Nul nez rouge et saillant, ou bouche édentée comme dans certaines peintures de Krieghoff pouvant inciter à l’amusement : le Canadien français est traduit par William Raphael dans une attitude sérieuse, pensive même.
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Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté, Le père Moreau, 1921
Fusain sur papier collé sur carton, 41,4 x 30,1 cm
Musée national des beaux-arts du Québec -
Cornelius Krieghoff, Le fumeur, v.1855-1860
Huile sur toile, 28,8 x 26,3 cm
Musée national des beaux-arts du Québec -
William Raphael, M. Sarrasin, Saint-Gabriel-de-Brandon (tenant une pipe), 1872
Lithographie, 23,8 x 16,5 cm
Collection de Jonathan Wener, Montréal
Dans la production de Raphael, la première occurrence connue de ce sujet se retrouve dans une lithographie produite en 1872. Le personnage est identifié comme étant « Mr. Sarrasin » de Saint-Gabriel-de-Brandon. Puis, dépouillant le modèle de son identification afin de donner une portée plus englobante de la réalité rurale canadienne-française, l’artiste entreprend la réalisation de variantes et de répliques du sujet jusqu’en fin de carrière.
La peinture Habitant ou En se préparant à fumer, réalisée entre 1872 et 1910, montre ainsi, dans un intérieur domestique, un homme barbu, visage de profil, tenant une pipe entre ses mains. Il est vêtu d’habits d’hiver traditionnels : un capot, fermé par une longue ceinture fléchée rouge, une tuque bleue et des mocassins. Il est assis sur une chaise en bois rudimentaire tandis qu’au sol se trouvent un tisonnier ainsi qu’un crachoir brun foncé, pour la chiquée de tabac. Ce dernier est posé sur une catalogne (ou un tapis tressé) de couleur rose et aux rayures rouge bourgogne, jaune paille, vert et rose pâle. À côté du personnage, un grand poêle à bois à deux ponts est décoré de reliefs. Massif et bas sur pattes, il présente également, dans le bas, une ouverture ronde (un œil pour ajuster le tirage de l’air) permettant d’apercevoir le feu vif qui chauffe la fonte. Sur le dessus sont placées une bouilloire et une casserole métallique. Cette dernière, malgré son couvercle, laisse échapper quelques nuages de vapeur. Le décor se limite ensuite à une étagère murale à gauche et, à droite, à un drap étroit accroché au mur. L’homme est immobile, Raphael s’attardant à dépeindre son costume et son environnement.
Ce type de représentation, bien que sobre, obtient beaucoup de succès auprès des collectionneurs de l’époque. En 1880, par exemple, le marquis de Lorne (1845-1914), gouverneur général du Canada à l’époque, se porte acquéreur d’une peinture d’habitant de Raphael. De même, la composition est traduite en gravure par C. J. Wardell et insérée dans le livre Picturesque Canada en 1882, au frontispice du chapitre intitulé « Vie et mœurs du Canadien français ». L’image devient ainsi, dans cet important ouvrage, la figure emblématique du Québec francophone. L’habitant, tel que décrit par l’auteur de l’ouvrage, George Monro Grant, est alors un cultivateur essentiellement attaché à des valeurs conservatrices et traditionnelles, ainsi qu’un « gros travailleur » fumant « l’affreux tabac du pays ».
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