Campement autochtone dans le bas estuaire du Saint-Laurent, 1879
William Raphael, Campement autochtone dans le bas estuaire du Saint-Laurent, 1879
Huile sur toile, 61,3 x 107 cm
Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa
Au cours de l’hiver 1879, William Raphael peint un paysage de la région de Charlevoix représentant l’impressionnante falaise du Cap-Blanc à Murray Bay (aujourd’hui La Malbaie) et le fleuve Saint-Laurent, le tout sous un éclairage lunaire. L’œuvre témoigne d’ailleurs admirablement de la maîtrise de la peinture paysagiste par l’artiste, ce qui l’incite peut-être à faire de ce tableau son morceau de réception qu’il présente en 1880 à la toute nouvelle Académie canadienne des arts (devenue l’Académie royale des arts du Canada en 1882).


Ce paysage sombre, voire mystérieux, constitue une belle démonstration par Raphael de sa compréhension de diverses sources lumineuses. Le campement au creux de la falaise attire l’attention par la lumière d’un feu dans l’un des tipis, lequel éclaire la scène de quelques éclats rougeâtres. Au lointain se dessine un phare dont le faible faisceau lumineux éclaire vers le large. Le Saint-Laurent coule dans la partie droite du tableau, surplombé de lourds nuages dont la lune illumine les contours. Sa lumière argentée parvient également à percer une brèche pour atteindre les vagues en contrebas. Pour sa composition, le peintre tire parti de croquis réalisés sur place, au cours de l’été précédent, et de quelques peintures produites auparavant, telle Encampment by the River (Campement près du fleuve), 1871, représentant un campement autochtone habité de quelques personnages.
Sans doute des plus satisfaits de sa peinture, William Raphael expose Indian Encampment on the Lower St. Lawrence Estuary (Campement autochtone dans le bas estuaire du Saint-Laurent) à la septième exposition annuelle de la Ontario Society of Artists tenue en mai 1879. Remportant un succès, la peinture fait l’objet d’une description dans le journal The Globe, le journaliste y reconnaissant l’œuvre la plus réussie de l’artiste à cet événement. Puis, l’année suivante, en mars 1880, le tableau est présenté à la première exposition de l’Académie canadienne des arts, tenue à l’hôtel Clarendon d’Ottawa, et est déposé comme morceau de réception pour l’obtention officielle du statut d’académicien. La peinture constitue ainsi l’une des premières pièces de la collection nationale canadienne (qui formera bientôt le noyau de la collection de la Galerie nationale du Canada, aujourd’hui le Musée des beaux-arts du Canada). En conformité avec les ambitions et les conceptions canadiennes de cette académie, qui fonde l’art du pays sur la représentation du paysage, Raphael opte donc pour ce tableau mettant en valeur un environnement naturel et nocturne. À la recherche du grandiose, l’œuvre est teintée d’un romantisme tardif, peu commun dans la production de l’artiste, mais qui anime bien des créateurs de cette période.


Le journal satirique Grip du 20 mars n’hésite pas, au passage, à en diffuser la caricature. Insérée dans un ensemble intitulé « Diploma Pictures — Presented to the New National Gallery », qui réinvente les morceaux de réception présentés à l’académie, la composition de Raphael ne se résume plus qu’à un amoncellement de tipis qui envahissent toute la surface de l’œuvre. Nonobstant la vision du caricaturiste, le campement autochtone est loin d’être si prégnant dans l’image : la silhouette sombre du Cap-Blanc se détache du ciel bleu, attirant beaucoup plus l’attention, tout comme les reflets de lumière lunaire. De même, en s’écartant de la vision stéréotypée des tipis de la caricature, Raphael prend soin d’effectuer une représentation réaliste des habitations autochtones, et dépeint une hutte aux allures trapues, construite d’écorce et de bois. Avec son toit pentu, celle-ci correspond d’ailleurs en tous points aux habitations photographiées sur le site par le studio Livernois, comme Huttes autochtones en écorce et femme fabriquant un panier, La Malbaie, QC, v.1873.
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