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Les années 1960 ont été une époque d’émergence pour les peuples autochtones du Canada et des États contigus des États-Unis. Au Canada, après des générations de confinement dans des réserves par le gouvernement colonial en vertu de la draconienne Loi sur les Indiens de 1876, qui a ouvert la voie à un génocide culturel, et qui reste aujourd’hui un document légal et contraignant, les années d’après-guerre ont vu émerger une nouvelle génération plus confiante. Les modifications apportées à la Loi sur les Indiens en 1951, notamment la levée de l’interdiction de la danse du soleil et du potlatch et la possibilité pour les communautés de défendre leurs revendications territoriales auprès du gouvernement, ont permis la résurgence, à la fin des années 1950 et au début des années 1960, de l’art autochtone, qu’il soit des Premières Nations, des Inuits ou des Métis.

 

 

Michael Francis, The Legend of Glooscap’s Departure (La légende du départ de Glooscap), 1963, carte sérigraphiée Hasti-Note, 10 x 13 cm, Archives provinciales du Nouveau-Brunswick, Fredericton.

 

L’étude de la culture et de l’histoire par le biais de la photographie, des œuvres d’art et des textes, soulève certaines questions. Est-il possible de considérer nos ancêtres comme des artistes modernes? Et comment en sont-ils venus à accepter l’utilisation de nouveaux matériaux et l’influence de nouvelles idées? Vraisemblablement, la génération d’après-guerre ne se considère pas comme moderne, c’est-à-dire prête à absorber de nouvelles idées et à penser différemment. L’impact des pensionnats, principal outil du génocide culturel mené par le gouvernement colonial, a transformé l’éducation en arme, devenant un mécanisme efficace pour effacer la mémoire autochtone. Toute référence à l’histoire autochtone est alors, fort probablement exprimée à travers le prisme surdéterminé et idéologique des films hollywoodiens, ou à travers les intérêts des anthropologues répétant les biais cognitifs inconscients et les présomptions renforcées de hiérarchie. En consultant les documents de cette période, je vois un monde en mutation, mais à peine ou même aucune présence de la vie culturelle autochtone.

 

Je peux toutefois affirmer que les artistes autochtones post-contact, de toute provenance, jouissaient d’une relative liberté d’expression. Que leur art soit destiné à des fins sociales ou au commerce avec les étrangers, ces artistes étaient issu·es de communautés culturelles fortes et leur expression artistique en atteste. Malgré tout, ils et elles demeurent confiant·es face aux forces extérieures déterminées à modifier leur mode de vie. Mais je tiens toutefois à souligner que les maladies exogènes déciment rapidement leurs populations et que des traités les privent de leurs territoires traditionnels. Quoi qu’il en soit, d’un point de vue culturel, les artistes tirent parti de ces contacts, intégrant rapidement de nouveaux matériaux et de nouvelles idées dans leurs œuvres, qui n’ont certes rien de commun avec les œuvres d’artistes européen·nes ou euro-américain·es, mais qui sont en phase avec tout ce qui se passe autour d’eux. Les artistes autochtones sont libres d’exprimer leur propre forme de modernité, contemporaine et unique. Après tout, être moderne, c’est adopter de nouvelles façons de penser et absorber de nouvelles idées.

 

Michael Francis, The Micmac Legend of Our Seasons—the Summer Queen Meets the Winter King (La légende micmaque de nos saisons – la reine Été rencontre le roi Hiver), 1963, gouache sur papier, 73 x 52 cm, Archives provinciales du Nouveau-Brunswick, Fredericton.

 

C’est dans le sillage de la Loi sur les Indiens que tout va changer et que les artistes autochtones n’ont d’autre choix que de participer à la nouvelle économie capitaliste. Aux yeux du gouvernement, les recettes provenant de la vente de leurs œuvres sont considérées comme un moyen de subsistance, et donc, soumises aux lois. Les artistes autochtones ne peuvent donc plus créer leurs œuvres aux fins qui leur étaient propres, c’est-à-dire culturelles et cérémonielles, et en viennent à dépendre de l’économie de marché. Dans la région de Wabanaki′k (Canada atlantique), cela signifie souvent devoir compter sur la vente d’objets de vannerie pour subsister, mais en même temps, ceci perpétue une longue tradition tout en favorisant des opportunités de production créative qui se poursuivent encore aujourd’hui. Grâce à la perpétuation de pratiques anciennes, couplée à l’adoption d’un style de vie moderne, les communautés créatrices transmettent aux générations subséquentes leur identité autochtone, en codifiant un savoir visuel traditionnel de façon à le rendre compatible avec l’économie de marché.

 

Vannière autochtone assise à côté d’une pile de paniers, 1951, photographie non attribuée, Archives provinciales du Nouveau-Brunswick, Fredericton.
Panier par Sandra Racine (Première Nation Elsipogtog), v.2014.

Ce qui m’amène à Wabanaki Moderne. Il est important de noter que cet ouvrage porte sur la période d’après-guerre et d’après-réserves, alors que les peuples autochtones de partout dans le monde, commencent à se remettre de leur atrophie culturelle. Les gardiens du savoir sont beaucoup moins nombreux et la vie cérémonielle a largement été remplacée par le christianisme, toutefois, certaines activités, comme la vannerie, demeurent distinctement locales. Les codes essentiels et relationnels qui ont échappé à l’assimilation favorisent la résurgence d’une langue et de récits. Ces modes de communication préservés ont inspiré au collectif d’artistes Micmac Indian Craftsmen leur propre savoir visuel. L’essai qui suit ouvre un nouveau chapitre d’importance, résolument moderne, sur le savoir visuel autochtone de ce territoire. Influencée par l’art occidental et tirant parti des souvenirs de son passé autochtone, la génération du collectif Micmac Indian Craftsmen a réussi à reformuler les possibilités de la modernité. Avec le recul, on pourrait penser que cette tâche leur a été facile, les peuples autochtones n’ayant eu qu’à se souvenir de leur passé pour qu’il devienne l’avenir.

 

Gerald McMaster

Professeur, Université de l’ÉADO (École d’art et de design de l’Ontario)

Directeur de Wapatah, Centre for Indigenous Visual Knowledge

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